" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon, 1737
" Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde "
- Albert Camus

Saint-Louis/Ndar dans le delta du Sénégal

2013 02 22, réunion d'aigrettes à marée basse sur les rives continentales du fleuve Sénégal face à l'île patrimoniale de Saint-Louis, près du pont Faidherbe
/ Photo par Frédéric Bacuez


De Saint-Louis à Bango: entre deux eaux


Jeudi 16 novembre 2006

Ici et d'ailleurs

Dans la nuit la fraîcheur était arrivée comme des djnouns, sous la forme d'une fantasmagorique gelée tropicalisée. A dix heures encore, les avant-bras supporteraient aisément un doucereux pull over. Le matin, l'azur a l'indigo d'un ciel marrakchi d'hiver, presque, n'était cette tulle imperceptible de blancheurs: du sable de la vaporeuse plage rectiligne fille d'Atlantique et de Sahara ? Des particules de l'harmattan sahélien dont la matrice se trouverait dans le néant du Djourab tchadien ? La nuit, le ciel est noir, constellé comme à Agdz, à portée de doigts. Le jour, le soleil n'est plus soudanien, il n'écrase pas dans sa course les couleurs, le soleil devient méditerranéen, il les réinvente, les beiges seront oranges, les verts, gris, les blancs fluorescents. Les ombres sont froides et sombres, les lumières projetées, tard le matin, tôt le soir, leurs jonctions nettes et sur-lignées, vivantes car mouvantes, épousant le moindre relief de ce plat pays: un poteau et un câble, un entrepôt colonial ruiniforme du quai Roume autant que les restes rabelaisiens de l'orgie saisonnière de pastèques, un cadavre caprin et les amas de plastique, un passager en voiles maures des trois ponts et les garçons convulsifs à nu sous la peau sur-brillante d'eau, même fétide, de l'impavide fleuve qui n'a cure de ce qu'on lui fait subir... Il y a du Bénarès dans ces joyeux bains sales; du Nil à l'instant même où la felouque noyée d'herbes vertes enlevées aux bolongs d'amont, la voilure carrée bombée par les alizés nordiques, file sous la passerelle rouille du pont Faidherbe; du Chott El Arab d'avant Saddam mais du temps de Thessiger à Goxuumbacc dès qu'on saisit que l’île de Mboup est un labyrinthe de canaux derrière les arbrisseaux et les roseaux desquels défilent lentement comme en un théâtre d'eau vietnamien ces mêmes voiles au carré reprisé glissées des marigots mauritaniens d'à coté; du Niger à Niamey quand les dromadaires sont des troupeaux de moutons blancs presque bleus poussés par deux ponts vers le marché arc-en-ciel de Ndar Toute; du Bou Regreg sur les quais décatis de la Corniche où des talibés assagis et les chômeurs fatalistes attrapent la friture d'un fil hameçonné pendu à sa brisure de branche; il y a même du Rhône arlésien dans le parc national de La Langue de Barbarie, quand le large fleuve en bout de course s'écoule, droit entre les filaos, ces cyprès provençaux du Gandiolais, la Camargue saint-louisienne. Et puis, il y a les petits riens qui font les madeleines de Proust: le carrelage frigide qui invite au port des tongs; les angles drapés du matelas dont on caresse sensuellement, de dessous la douceur cotonnée de l'éveil reposé, la froidure matinale; les courants d'air qui se dispensent des vents de mousson pour faire exister un couloir, une fenêtre, la terrasse, sans en avoir l'air; et jusqu'à la lunette des toilettes qui glace les fesses, oh ! une fraction de secondes, mais comme une fouettée d'orties picardes...

Ce n'est plus tout à fait l'Afrique. Pas le continent fantasmé et plus vraiment la terre des excès. Ouagadougou est un chaudron qui bouillonne, jour et nuit, partout, comme tout le continent, pour le meilleur et pour le pire, toujours sur le filin du rire miséreux et de la cruauté festive, parfois les deux ensemble. Saint-Louis va l'amble, au diapason des flux et reflux de ses marées, du grossissement et du rétrécissement de ses marigots, de la sortie et du retour de ses pirogues, indolente comme son bout de nature. Ailleurs. Dans son monde. Dakar est une bulle, qui se persuade avec son port et ses call-centers d'être du monde, coupé de son hinterland à qui le Plateau tourne le dos. Saint-Louis est dans son monde, sous sa propre cloche, d'une authentique cité, à l'art de vivre singulier, mystique le jour, vénale la nuit, ou bien délurée le jour et spirituelle la nuit. Adoratrice des saints et des prophètes mais obsédée de sexe. Voilée mais volage, policée et dévergondée. Hypocrisie collective ? Je n'en suis pas si sûr. Peut-être le parangon de ce que réussit le mieux, alors oui, toute l'Afrique, le syncrétisme de tous les apports. Cet Islam soufi, omniprésent (tidjane), omnipotent (mouride), qui jours et nuits trouble de ses envolées nasillardes ou de ses ânonnements réitératifs, interminables, ce qui aurait dû être calme et volupté, n'empêche en rien le laisser-aller, le laisser-faire. Dans les taxis et autres ndiaga-ndiaye, les clients démarrent au quart de tour pour dire tout le mal qu'ils pensent de leur mouride pharaon de Dakar. On s'égosille toujours autour du sacrosaint ballon tandis qu'à deux mètres les futurs imams récitent leur Coran, à même le sable des ruelles. Les jeunes hommes devant leur hadj de père ne déboulonnent pas pour autant les deux faux diamants qui transforment leurs oreilles en réverbères, ne réajustent pas plus leurs casquettes américaines dévissées, daignant tout juste remonter de quelques centimètres leur pantalon sur leurs petits culs haut perchés, mécaniquement; leurs sœurs, elles, qui étaient il y a quelques instants encore couvertes de fichus ressortent de la maison avec la nuit en jeans moulants et fausses dorures placées comme il faut entre nombril et pubis; tandis que les mères se fardent et se talquent le visage comme pour un défilé de masques Punus ! On s'éloigne du mogho des Mossé...

Août 2006 sur l'île patrimoniale de Saint-Louis-du-Sénégal: au bout de la rue, le Bou el Mogdad est amarré, inactif...
/ Photo par Frédéric Bacuez

Août 2006

Ma foi, essayons d'être le plus juste possible, tout en nuances: Saint-Louis, c'est joli, impitoyablement bruyant, alangui tout le jour et hystérique de 17 h à minuit (en gros). Joli, c'est l'évidence même, il suffit pour les contemplatifs de mon espèce en voie de disparition de traverser le célèbre Pont Faidherbe, tout de rouille vêtu, et y croiser des gens vraiment beaux, elles et eux: d'élégantes signares à la mode saint-louisienne, jaune d'oeuf, vert pomme, des jeunettes aux arrières slim fast moulées et ceinturées de brillances en toc, des gamins filiformes, ventre plat allongé au tiep de poissons et petites têtes insolentes à la nuque délicate, des Maures bleus et anguleux aux sandalettes pressées et des Pulars brunis par les flammes du Ferlo, traînant un mouton beuglant et un peu perdus dans les frimas du fleuve; il suffit de se hisser sur la terrasse en faisant abstraction du vacarme d'en bas pour regarder le lent crépuscule s'installer - comme en 'métropole' estivale, pas en cinq minutes chrono comme sous les vraies tropiques !-, les entrées maritimes gris-rosées passant à portée de doigts sous les nuages blancs d'une mousson obstinément en fin de course par ici, tandis que des centaines de roussettes arrivent de la Gouvernance insulaire pour se jeter sur les sapotilliers en fruits de la vallée, et que les oedicnèmes - des échassiers noctambules aux yeux orange exagérément gros et globuleux, se perchent sur le replat des immeubles et des villas en s'interpellant de leurs cris stridents et plaintifs. Monter sur la terrasse, c'est forcément y emporter les jumelles, le spectacle ornithologique n'y est que passager mais fidèle: milans parasites en charognards autochtones, graciles colious huppés, grands cormorans et cormorans africains, aigrettes garzettes et dimorphes, sternes caspiennes et mouettes à tête grise, des corbeaux-pies, des martinets des maisons et des martinets des palmiers, ici un ibis tantale, là un courlis corlieu, les immanquables pics, choucadors, coucous et guêpiers, les souïmangas dans les fleurs et les inévitables amrantes dans la cour. Sans oublier une papillonnante huppe fasciée qui chaque matin au faîte du sapotillier voisin vient faire ses génuflexions au rythme de lancinants 'houp houp houp' libidinaux... La nuit en haut, tant que la brise maintient les moustiques à distance, le ciel tapissé d'étoiles est frotté d'astres filants et laisse deviner la ronde chasseresse d'autres chauve-souris ou le passage balisé de croassements d'un grand oiseau invisible. Il y a quelques semaines, c'est un patas (un singe rouge, quoi !) qui s'était juché sur le muret du jardinet, au croisement des deux ruelles de sable, au petit matin  - le petit matin, à Saint-Louis, c'est 9 heures, oui, oui...- avant de s'engouffrer entre les deux immeubles d'en face pour rejoindre les berges du fleuve puis, sans doute, les mangroves de Roup... Hier, c'est au square qui précède le Pont, planté en 2003 et bientôt en friche, au coeur du centre-ville en tumulte, qu'un varan d'un bon mètre vingt rampait sereinement dans ce qui fut du gazon, à portée de fronde; bizarrement, les gosses ne jouent pas à ça, ici, ils préfèrent la récitation coranique et le ballon - et la lutte sénégalaise, un autre opium du peuple... Vers Bango, en brousse au paradis, vers 'l'aéroport' qui ferme et qui ouvre, qui ouvre et qui ferme faute de touristes, les énormes lézards sont légion, il y a même deux à trois hippopotames qui ont parfois fait la planche jusqu'au pied de l'immeuble décati d'en face qui me barre la vue sur le fleuve...

Mousson 2006 à Saint-Louis-du-Sénégal, corniche de Sor / Photo par Frédéric Bacuez

Au patrimoine mondial de l'Unesco, Saint-Louis a collecté beaucoup mais beaucoup d'argent, mais Saint-Louis n'a aucune voirie digne de ce nom - deux à trois tracteurs et remorques toujours pleines qu'ils vont déverser un peu plus loin pour imperméabiliser les nouveaux terrains "viabilisés" gagnés sur les marais. Car le saint-louisien contemporain - donc moderne..., se moque éperdument de son fleuve, poubelle à ciel ouvert, qui fait tant bien que mal son boulot avec l'aide des marées. Sur la Corniche, face à l'exceptionnel panorama urbain de l'île et dans les couleurs changeantes de l'eau et du ciel, on chie sans retenue, on passe à coté des (rares et débordantes) bennes à ordures pestilentielles et on jette aux crabes tout ce qu'on peut leur jeter, c'est à dire tout. Dans l'eau, les talibés se baignent - et se blessent-, pendant qu'on y lave religieusement à grand renfort de savon de Marseille les béliers, deuxième population de la cité et deuxième créature idolâtrée après le Divin et ses apôtres autochtones. Quant aux talibés, les "élèves coraniques" seraient quinze mille, le cheveu comme une steppe du Ferlo en avril et le crâne constellé de croûtes, la toute coranique boîte de tomate en bandoulière, pour l'aumône de leur maquereau en boubou, euh... de leur vénéré maître islamique; la moindre masure bancale se transforme dare dare en daara ou madrassas, des écoles coraniques qui ne ressemblent en rien à ce qu'Almohades, Almoravides et autres Saadiens du royaume chérifien "frère et ami" firent, en leur temps, de leurs medersas... Tiens, j'en ai une juste en face de ce qui aurait dû être ma chambre... On m'avait assuré que la Corniche de Sor, avec ses cocotiers les plus septentrionaux du continent, ses kokoumas ivoiriens, ses prosopis indiens et ses acacias sahéliens, c'était l'idéal pour ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas s'affranchir des bienfaits de la Fée électrique, du téléphone, de l'Internet-adsl et ... de l'eau courante, en s'exilant vers Bango, dans un bras du fleuve sous la frondaison d'une verdure incongrue sous ces latitudes, ou Gandiole, vers l'ancienne embouchure à proximité du parc national de la Langue de Barbarie. C'est en effet l'idéal, à la vérité un pis-aller: Sor, après ses jardins disparus du siècle de Loti (in Mémoires d'un spahi), c'est l'ancien quartier résidentiel post-indépendance, aujourd'hui habité par la petite bourgeoisie locale qui a réussi à scolariser sa progéniture, les élites de demain...
Pour l'heure, ce sont les grandes vacances, à Saint-Louis; des vacances durables comme le Développement, elles aussi, trop durables à mon goût, durables et oisives, et pour l'avenir de ces futures élites, je parle de leur 'culture sensible', ça promet, ici comme partout en Afrique; ailleurs aussi, sans doute, malgré les beaux restes de temps à jamais bannis. Et diable que le Sénégal est juvénile ! Il y en a partout, partout dans la rue, quelque soit le quartier. Dès 16h30, et jusque 20 h, les (rares) voitures sont obligées de klaxonner pour se frayer un passage dans les chemins sablonneux cadenassés de briques cassées pour d'hystériques maracanas effectivement endiablés, finissant parfois en bagarres générales. Il n'y en a que pour le foot, 1998 a laissé son empreinte indélébile: les grands gaillards se la jouent Diouf et Camara, fils de Saint-Louis (du quartier, c'est pire encore...), en gros bataillons au pied des HLM et à l'entraînement comme au Hezbollah -c'est le survet qui fait la différence; les ados préfèrent la rue, toute la rue -la mienne, elle fait bien 800 mètres de long, on peut en mettre des équipes là dedans, sans oublier les essaims de spectateurs hurleurs, en vrac juchés sur les parapets abrasés qui la bordent; exclusivement en wolof (parait que c'est aussi francophone par ici, faudra enquêter sérieusement, je me demande si du coté de Banko et Loropéni, au pays des Gan et Lobi, les 'indiens' du Burkina, on y parle pas plus la langue de...Senghor...), et ça ressemble un peu à du vietnamien à la cadence espagnole, c'est çui qui hurle le plus fort qui a raison, bien entendu...Entre douze et quatorze heures, il y avait déjà la 'générale', celle des petits talibés-à-la-sauce-tomate, avec leurs baballes miniatures, qui en perdent leurs frocs trop larges et s'enfoncent de tout leur long -fort court- dans le sable comme moi dans ma baignoire... Vers 22h, jusqu'à minuit, à l'heure du paseo espagnol tropicalisé, c'est le petit télécentre coincé entre le Bloc 16 et ma villa qui perd toute son apathie diurne pour se muer en Centre culturel, des débats échevelés mais écervelés, en wolof mais je comprends tout, j'apprends vite les rudiments linguistiques endogènes: " waôwaôwaôFrancewaôwaôwaôBrésilwaôwaôwaôSénégalwaôwaôwaôFrancewaôwaôwaôSénégalBrésilwaôwaô !! Sénégalwaôwaôwaô !!! SénégalSénégalwaô, WAÔ, WAÔ Sénégal !! ", on en perd pas un mot, malgré la complexité des échanges, les "jeunes" y mettent du coeur, et l'écho est garanti par le Bloc 16 d'en face... Il y a parfois des nuances mais 'faut suivre l'actualité, baisser le volume de sa télé et rouvrir les fenêtres... Hier, je crois que le terme 'Côte d'Ivoire' avait pris la place du terme 'Brésil' - un véritable parcours géographique... D'ailleurs, la rue avait été désertée prématurément, j'ai cru un instant que Wade était décédé, la vieille momie imbue. En fait, c'est limpide: les rues se vident quand il y a foot (faudrait que la RTS leur en donne quotidiennement, je sais que c'est jouable, y a donc du relâchement de ce coté-là), quand il y a lutte, l'autre passion nationale, et quand il y a prière et toutes les spécialités locales qui vont avec... Car que serait Saint-Louis sans Allah ? Une vieille cité coloniale défraîchie abonnée au chômage et aux chimères à pirogues, abandonnée aux oiseaux, claquemurée par les flamants, roses ou nains, et les pélicans, gris ou blancs. Dieu soit loué, les confréries, les imams et autres marabouts-bouts-de-ficelles veillent à la notoriété de la cité au nom si chrétien... et donnent de la voix. Des mosquées en-veux-tu-en-voilà avec hauts-parleurs suraigus et de glauques écoles coraniques à chaque coin de rue, dans la moindre maison délabrée. Tout ce dynamique monde pieux ne manque pas d'acharnement vocifère pour nous empêcher de dormir: sur l'île surtout, ils - tidjanes ou mourides, on s'en fout !- peuvent fermer la rue et se mettre en transe toute la nuit sous tes fenêtres, chantant et psalmodiant tout leur saoul pour leur Idole.  Certains de ces jeunes toubabs-pas-encore-devenus et qui n'ont pas l'heur de vivre extra-muros ont des mines de déterrés parce qu'ils ne dorment qu'une nuit sur deux, et pas seulement à cause des fiévreuses saï-saï et de la mondialisée fumette; on change de couche aussi au gré des criailleries musulmanes: tantôt à la Corniche, tantôt à N'Dioloffène... D'aucuns sommeillent ici, le lendemain là-bas, pour revenir ici, puis ailleurs, puis là-bas encore, au rythme éraillé des transes noctambules (im)prévisibles. Quiès devrait faire fortune ici... Saint-Louis ou Ndar, qu'importe, mais ce sont 170 000 âmes (sic, hi, hi !) toutes investies par Allah (hi, hi, hi !) et le Développement (hi, hi, hi, je ris !). Quant aux aficionados de la climatisation, j'imagine que pendant six à sept mois, celle-ci doit servir non seulement de mur anti-bruit mais aussi... de chauffage central: une quinzaine de degrés dehors pour une vingtaine, dedans !!! (...)


Mardi 17 juillet 2007 

En attendant une pluie, un jour ou l’autre !

Aussi cotonneuse que la vie sur les berges du fleuve Sénégal, la mousson arriverait à cracher quelques gouttes sur la cité, dans les prochains jours, inch’Allah. Ca n’a pas l’heur de bouleverser les saint-louisiens : il n’y a que le chauffeur du taxi  brinquebalant pour m'assurer hier qu’avant, un grand classique, il pleuvait beaucoup, à Saint-Louis ; ben voyons… « En pagaille », pour mesurer la pluie, le nombre de scolarisés, d'oiseaux ou de touristes, est toujours de bon aloi, en Afrique ! Aussi, dès qu’un ou deux degrés grimpent au baromètre, les salamalecs d’usage se concluent généralement par un « Et cette chaleur ? » ; assurément on ne sait pas trop, dans cet estuaire pré-saharien ce que sont et la pluie et la chaleur ! Oh, il est bien tombé quelques traces - le 23 juin, puis le 4 juillet, dont on ne sait si elles sont de l’hivernage en espérance ou des entrées maritimes crépusculaires... 

Il faut peut-être regarder plus loin, vers l’est, pour en savoir un peu des arrosages chaotiques de notre "sous-région" (sic). Au Burkina Faso la saison avait, une fois encore, démarré en trombes ; le 20 avril, un violent orage faisait 3 morts et 30 blessés à Koudougou ; début mai le sud du pays avait déjà recueilli plus de 100 mm de pluies, le mois fut prometteur et dans la nuit du 5 au 6 juin Koupéla se faisait doucher par 180 mm diluviens ; après le pont de Boureye, aux portes de Dori, emporté par la crue d’un 6 mai, c’est celui de Ligdimaneguem, sur la route de Tenkodogo, qui était submergé. Puis plus rien, comme d’habitude. Les averses torrentielles se sont longuement attardées sur le Golfe de Guinée : Cotonou pataugeait dans son énième inondation historique ! Enfin, depuis quelques jours, l’insondable Front intertropical (FIT) s’est enfin arrimé aux savanes et brousses tigrées, réinvitant les paysans pliés en deux sur leurs préhistoriques dabas à refaire des petits trous dans la mauvaise terre, et semer à nouveau. A Saint-Louis, probablement l’ultime station - avec Nouakchott- à être caressée par cette mousson venue de loin, on l’attend, avec tout le flegme mahométan qui sied, sans trop scruter l’horizon au sud-est.

Pourtant, il y a toujours ces signes qui ne trompent pas : la nature n’attend pas la pluie pour changer d'atours. Les flamboyants voient déjà leurs ultimes grappes écarlates étouffées par le vert d’un feuillage renaissant ; les lauriers s’étiolent sous l’éteignoir d’une humidité revigorée ; dans les kacias empoussiérés les boutons de fleurs jaunes se font encore discrets mais les baobabs sahéliens et les arbres à étages forestiers sont violemment verts. Le 9 juillet, mon premier coucou didric de saison, plus tard qu’à la Patte d’oie burkinabè, traversait haut le ciel de son cri inimitable comme un garde-champêtre messager de bonnes nouvelles ; le 11, c’était une glaréole à collier, et déjà le 7 un calao à bec noir papillonnait dans la rue. Les roussettes paillées se font chaque soir de plus en plus nombreuses, de moins en moins discrètes, les sapotilles sont mûres… C’est le temps des migrations inter tropicales. Les mangues de Thiès remontent, elles aussi !
Au dernier week-end du joli mois de juin - le plus impitoyable de tous les mois soudaniens, à Bamako, à Ouagadougou et à Niamey, accablées de chaleur paroxysmique et d'humidité vaporeuse, à 11h du matin, il faisait ici 25°, sur les berges saint-louisiennes du fleuve Sénégal, quand Tunis s’asphyxiait de ses 48° même exceptionnels ! Impensable ailleurs en Afrique occidentale, le 3 juillet j’étais encore réveillé par la fraîcheur, plus que par les bulbuls et les haut-parleurs des minarets. Je me souviens qu’à pareille époque, il y a un an du coté de Ndioloffene, la moiteur était déjà prégnante et les nuits brassées sous le ventilateur. Sur la Corniche, j’ai quitté il y a quelques jours ma chambre chauffée du soleil d’après-midi pour étaler un matelas dans une vaste pièce centrale où le ventilateur est vite arrêté avant de dormir… Après avoir relu quelques pages des Racines du ciel, de Romain Gary, ou d’Au dessous du volcan, de Malcom Lowry, chef d’oeuvre ignoré du siècle passé. S’il goutte, je reprendrai La saison des pluies, de Graham Greene, laissée en plan au milieu de la forêt congolaise, je ne sais pourquoi. Et ça, qu'il goutte, ça ne dépendra que du ciel.

Août 2006, suite

A tout vent

(...) Cahin-caha la chaleur s'impose en août - 26/32° l'après-midi jusqu'aux premières heures de la soirée, et encore !... A condition que les rafraîchissantes rafales de brises, océane ou terrestre, parfois les deux s'entrechoquant dans les airs, ne repoussent encore à plus tard la camisole ouest-africaine de saison. La saison, ici, voudrait offrir un vague souvenir de ces contrées (de niaks, sic...) si proches et pourtant si lointaines, un souvenir très très vague; c'est surtout la moiteur, depuis la traditionnelle pluie du 15 août, la septième je crois, depuis l'installation de l'hivernage, qui pourrait bientôt nous coller ses 90% de taux d'humidité. A Saint-Louis-du-Sénégal, la mousson est définitivement discrète, il n'y a d'ailleurs qu'elle à être timorée, sans bourrasque ni déluge, des averses tranquilles et droites, à peine tombées déjà oubliées. Seul le fleuve indique que la mousson détrempe les ocres sahéliennes de l'hinterland: le Sénégal a changé de couleur en devenant marron puis bientôt orange du limon charrié depuis la Falémé et les hauteurs malo-guinéennes. La nuit sur la terrasse, il vaut mieux se couvrir d'un drap pour ne pas prendre rhume, un peu comme sur les toits de l'auberge Kunkolo, en janvier à Tiébélé, en pays kasséna, au Burkina Faso... (...)

(...) Cette nuit, Eole continue de brasser à tout vent... Il y a un hystérique nasillard qui s’époumone à minuit trente dans le micro saoudien, depuis des heures et pour quelque heures encore: on prépare vendredi, pour toute la cité et pour le fleuve, à tout vent; je l'entends, le leader de la chorale, il s'excite à en faire trembler Coumba Bang, la déesse ancestrale des eaux, le gosier s'échauffe mais les choristes tiennent la cadence - que tous les saints et nouveaux prophètes indigènes soient bénis ! Les transis n'ont pas le monopole du micro, alors ils font tout ce qu'ils peuvent pour être au diapason quitte à s'écorcher le larynx ou à hurler faux... Si les rafales ventilées viennent des terres, ça jette les furibond(ieus)eries à l'océan, aux poulpes... Si c'est la mer qui nous renvoie l'écho, ils sont là, dans le bureau, dans la chambre, autour de la télé, plus besoin d'hi-fi ! Jamais entendu Soeur-Marie Keyrouz, ceux-là, ça serait blasphème et sacrilège, et moins encore le qawwal du regretté Nusrat Fateh Ali Khan, pourtant soufi lui-aussi. Tôt ou tard, un jour ou l'autre, la fatwa universelle... contre le Sensible.

" Le soleil volait bas, 
aussi bas que l'oiseau.
La nuit les éteignit tous deux.
Je les aimais "
- René Char (1907-1988)
In 'La parole en archipel'





1 commentaire:

  1. toujours autant de plaisir à parcourir votre blog.
    Bien à vous.
    Michel BONDON (Rennes)

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