" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon, 1737
" Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde "
- Albert Camus

jeudi 31 juillet 2014

31, mousson 2014: pas un millimètre d'eau, des Niayes à l'Aftout es Saheli !

Au 2008 07 30, la mousson avait déjà donné près de 90 mm de pluie sur le bas-delta ndar ndar ! /
Depuis le belvédère de Keur Lampsar (15h30), mon ancien pied-à-terre bangotin / © Photo par Frédéric Bacuez

* Delta du fleuve Sénégal -

Inactivité persistante de l'hivernage 2014 sur la façade atlantique de l'Afrique occidentale, de la Mauritanie aux confins de la Sierra Leone... Si la remontée du Front Inter Tropical (FIT, ou Front de convergence intertropicale) a bien fonctionné, somme toute, atteignant le nord sahélien en juillet, en revanche les flux de mousson ont un mal fou à déporter leurs amas pluvieux vers le Couchant. Comme si un mur invisible les empêchait de venir arroser les plaines littorales de la Guinée-Bissau, de la Gambie, du Sénégal et de la Mauritanie - sans oublier, au large, les îles assoiffées du Cap-Vert... Le déluge précoce tombé sur le Guidimakha mauritanien et le Damga sénégalais en début de mois, puis les tumultes au-dessus du Gourma malien qui ont (en partie) entraîné la catastrophe aérienne du 24 juillet n'y changent rien. Partout l'hivernage a connu un démarrage tardif, et brutal - après être resté plus que de coutume sur les pays du Golfe de Guinée, en témoignent les inondations et glissements de terrain qui ont endeuillé la métropole ivoirienne d'Abidjan, en juin.

El Nino ne serait pas câlin avec la mousson ouest-africaine, mouais... 

Faux espoirs aux tout premiers jours de juillet, à Ndar: brusque hausse de la moiteur, retrait des alizés océaniques, zébrures dans le ciel nocturne du delta; tous ces prémices habituels pour quelques gouttes éparses, ces fameuses 'traces' qui font l'essentiel des relevés pluviométriques sous nos latitudes... excentrées, en particulier à Ndar. Un mois plus tard, le constat est sans nuances: le Ramadan au régime sec, pas d'averse pour rafraîchir les nerfs mis à rude épreuve... De la péninsule du cap Vert aux sebkas de l'Aftout en passant par les Niayes de la Grande Côte et les dunes mortes du Ndiambour, rien, pas un millimètre d'eau ! Du Gandiolais au lac de Guier en passant par les Trois-Marigots, le Ndiaël et le Djoudj, le bas-delta se rétracte sur les marées et sur l'écoulement du fleuve. Le phénomène climatique El Nino (changement des températures océaniques de surface, modification des courants marins, bouleversement des flux pluvieux), qui surgit de l'océan Pacifique à intervalles réguliers, serait la cause de nos difficultés météorologiques sur l'Atlantique oriental. Il y a juste un hic: El Nino n'en est qu'à ses débuts, pour cette session, et ne prendra réellement son ampleur qu'en début d'année 2015; d'autre part, en l'état actuel des connaissances (très partielles) sur le phénomène, El Nino n'affecterait l'Afrique occidentale qu'à la marge (à la différence de l'Afrique australe et orientale). On restera ici suspendu à ces conjectures - et à une hypothétique mansuétude céleste.

Une mousson toujours plus chaotique 

Dans le bas-delta du fleuve Sénégal ce ne sera pas la première ni la dernière fois que juillet finira à sec ! En 2007, il avait fallu attendre le 29 du mois pour qu'un grain précédé d'un impressionnant rideau de sables orangés - qu'on appelle en arabe haboob- déverse son premier sceau sur la cité deltaïque. Au 31 juillet 2008 par contre, Saint-Louis et ses environs avaient (déjà) recueilli 89,1 mm - 5,4 mm en juin; 83,7 mm en juillet. En bout de course, pourtant, 2007 avait fini avec 324 mm et 2008 avec 302,6 mm. Comme quoi... Rien n'est jamais perdu pour l'agriculture sahélienne, jusqu'au 10 août (et jusqu'au 20-25 juillet en zone des savanes). Si l'on se réfère aux moyennes pluviométriques* de Saint-Louis, sa norme au 31 juillet est de 44 mm d'eaux - trois pluies, en général: son relevé était de 30,4 mm (cumul 34,1 mm) au dernier jour de juillet 2009 - soit 78% de sa moyenne; et de 101,0 mm en 2010 - soit 230% de cette même norme... Dans le Ferlo, et plus généralement dans le Sahel septentrional, la situation est souvent encore plus imprévisible: on le voit cette année avec les deux inondations qui ont frappé Sélibaly (Mauritanie, 9 et 30 juillet) en ce singulier mois d'hivernage - dont 65 mm hier, lire ICI sur CRIDEM ! Ou, à quelque cent kilomètres au sud des zones affectées par le déluge, la poche de sécheresse absolue qui persiste sur le Ferlo méridional, autour de Ranerou. Dans ce même Ferlo steppique, Linguere, l'autre 'grande' ville de ce royaume d'un intense élevage extensif se souvient peut-être de ses 140,6 mm reçus en une seule averse, ce 30 juillet... 2009 !? Un seul constat, in fine: si au 31 juillet 2010 les stations météorologiques du Sahel sénégalais pulvérisaient leurs moyennes pluviométriques (134% pour Louga à 263% pour Podor), elles sont à la même date toutes largement déficitaires cette année, hormis Matam. Les crapauds jaspés (crapaud panthérin, amiethophrynus/bufo regularis, african toad) s'égosillent pourtant à s'en rompre les cordes vocales...

[In fine: première pluie d'une dizaine de minutes, le 6 août, précédée d'un spectaculaire rideau de sables et de vent plus violent que d'habitude, ndlr. 2014 08 6]

* Saint-Louis-du-Sénégal/Ndar, 262 mm / Podor, 220 mm / Nouakchott, 159 mm / Atar, 65 mm / Nouadhibou, 43 mm
En ce qui concerne les capitales sahéliennes, par ordre croissant des moyennes pluviométriques: 
Dakar (Sénégal), 395 mm / N'Djaména (Tchad), 510 mm / Niamey (Niger), 545 mm / Ouagadougou (Burkina Faso), 790 mm / Bamako (Mali), 945 mm  
[à titre de comparaison: Paris (France), 637 mm / Cayenne (Guyane), 2815,8 mm]

En lien, quelques notules d'Ornithondar:
Mousson 2008: cumul des pluies de juillet, 2008 07 31
Mousson 2009: cumul des pluies de juillet, 2009 07 31
Cette fois, c'est bel et bien "l'hivernage" !, 2010 07 17
Mousson 2010: juillet, tout en contrastes, 2010 07 31
Des pluies (presque) record sur le Sénégal, 2012 08 31

Ci-contre: de toutes les pluies, en langue wolof... (Lire ICI sur IRD)

Ci-contre: situation pluviométrique sénégalaise au 29 juillet 2014 / Cartographie ANACIM

Après des années d'une existence aussi souffreteuse que la mousson, la Météorologie nationale du Sénégal a rendu les armes... Il faut dire qu'elle peinait à mettre en ligne ses données pluviométriques - un informaticien basique et six mois de job à raison de dix minutes par jour ! Et si le Ramadan croisait l'un des trois mois de l'hivernage, pchitt, plus de relevé des pluies: un mois de préparatifs pour le rituel sacré, un mois de vacance, un mois de remise sur pied - spécialité du Sénégal où on adooooore les plaisirs qui durent... Le 'service public' a donc été digéré par l'Agence nationale de l'aviation civile (ANACIM)... A nouveau statut nouveau site web, chic, on se frotte les mains, on va pouvoir en savoir plus sur le temps - ses prévisions, les pluies venues les pluies à venir, et s'organiser en conséquence pour choisir sa semence céréalière en fonction de son cycle, plus ou moins court... Bref, entrer dans la modernité, l'émergence concrète, le sérieux - la science, aussi-, puis rendre grâce au rigoureux travail répétitif et anonyme du relevé pluviométrique (quasi) quotidien... Un peu de discipline, quoi ! Hélas... Nulle 'trace' d'un tableau des pluies... Juste le mot du big boss, cela va de soi, c'est toujours utile; 'cadre institutionnel', 'réglementations', bref que des trucs passionnants et usuels sur les sites web de la (sous-)région: plateformes redondantes, vides d'information(s), vite essoufflées puis bloquées sur le mot de bienvenue et le premier jour de leur création. Ou sur un graphique (trop) rapidement daté ! 


Suivre l'évolution de la végétation et du tapis herbacé au fur et à mesure de la 'saison':
Centre de Suivi Ecologique du Sénégal - CSE

Supplément kilométrique pour les premiers oiseaux migrateurs du Paléarctique

Avec l'arrivée retardée des pluies sur les bordures atlantiques du Sahara et dans le nord du Sahel, les oiseaux migrateurs n'ont pour la plupart d'autre alternative que de continuer leur route plus loin vers le sud qu'ils ne l'avaient peut-être prévu. En réalité il ne s'agit pas tant de problèmes d'eau - il en reste suffisamment autour du fleuve et de ses affluents !- que de misère alimentaire: pas de pluie, pas d'éclosions d'insectes... et donc pas de nourriture ! Aux milliers de kilomètres déjà parcourus (6000 à 12 000 kilomètres pour certains !) il faut rajouter quelques centaines de kilomètres pour aborder des régions plus hospitalières... En cette fin juillet 2014, nos migrateurs insectivores devront parcourir 300 à 500 kilomètres supplémentaires pour pouvoir se nourrir dans des conditions satisfaisantes.

La plupart de nos contemporains ne le savent pas: on rappellera ici que dans le nord de l'Europe et sur le cercle arctique les départs pour la migration improprement dite d'automne ont commencé fin juin. Ce sont généralement les mâles qui partent d'abord, une fois leur devoir reproducteur accompli; ils partent surtout pour laisser toutes les opportunités alimentaires, toujours précaires, aux femelles et à leurs oisillons. Les premiers voyageurs survolent déjà les points fixes d'observation du phénomène bi-annuel (Eurasie>Afrique = migration postnuptiale; Afrique>Eurasie = migration prénuptiale): sur le site du Défilé de l'Ecluse (Haute-Savoie, France), par exemple, le comptage a débuté le 15 juillet (LPO-74 et bénévoles); en ce qui concerne les espèces qui séjourneront bientôt en Afrique subsaharienne (dont le delta sénégalais), on a ainsi dénombré en quinze jours d'observation le passage de 27 058 martinets noirs et de 7 902 milans noirs - avec 3 770 ind. pour la seule journée de ce 31 juillet, "un record !", me dit mon ami l'ornithologue Ludwig Lucker qui était sur site-, ainsi que de 19 cigognes noires (ciconia nigra, black stork). Les toutes premières bondrées apivores (pernis apivorus, european honey buzzard), qui y feront bientôt le gros du comptage, ont été notées les 25 et 31 juillet; elles enjamberont le Maghreb, le Sahara, le Sahel et la ceinture des savanes pour aller hiverner en zone forestière du Golfe de Guinée (Afrique de l'ouest et centrale). Les premiers oiseaux migrateurs du Paléarctique occidental ont déjà survolé terres et mers pour aborder le Sahel et l'Afrique de l'ouest. Les plus symboliques, et les plus visibles (ou les plus bruyants dans le ciel !) d'entre eux sont là, faisant halte ou passant haut dans les nimbes en direction du sud:

  • Autour des 11-14 juillet, les guifettes noires (chlydonias niger, black tern): ayant traversé l'Europe en biais, du nord-est vers le sud-ouest, elles ont longé les côtes atlantiques depuis le détroit de Gibraltar, et les voilà nombreuses à faire halte à Ndar, comme chaque année à la mi-juillet, de part et d'autre du pont Faidherbe: il y en a de toutes les teintes, des adultes, des immatures et des oiseaux de l'année, virevoltant avec grâce au ras des eaux pour attraper quelque menue proie presque imperceptible à nos yeux. Les troupes de juillet arrivent essentiellement des plaines humides d'Allemagne du nord, de Pologne, du Bélarus, des pays Baltes et surtout d'Ukraine et de Russie. Quand elles passent dans le ciel deltaïque, toujours en groupe, leur vol caractéristique est vite repérable: léger, balancé, et régulièrement entrecoupé de vrilles apparemment chaotiques, comme le ferait une escadrille d'avions avec des leurres.
  • Entre le 18 et le 26 juillet, ce sont d'abord les cris du courlis corlieu (numenius phaeopus, whimbrel) qui annoncent la migration postnuptiale des limicoles du Grand nord. Quand ils filent haut dans le ciel toujours plus loin vers le sud, en fin d'après-midi, il faut un peu d'accoutumance pour repérer les premiers passants de la saison tant leurs sifflets stridents font écho dans la moire de fin de journée.  
  • Autour du 25 juillet, le devenu rare courlis cendré (numenius arquata, eurasian curlew) entre en scène à son tour: après avoir longé le littoral, il ne rechigne pas à faire halte dans le bas-delta après la traversée du désert. Singulièrement il préférera les plaines alluviales encore sèches (obs. pers.) où il débusquera aisément les crabes dont il se délecte pour reprendre des forces.
  • Chez les autres limicoles, le plus précoce est le petit chevalier guignette (actitis hypoleucos, common sandpiper) dont les premiers hivernants reviennent entre le 11 et le 21 juillet sur leurs sites deltaïques respectifs  - ils sont très patrimoniaux ! Le grand gravelot (charadrius hiaticula, common ringed plover) et surtout le chevalier sylvain (tringa glareola, wood sandpiper) lui emboîtent très vite le pas et fournissent les premiers gros bataillons de limicoles à s'installer dans le bas-delta (avec les corlieux). Certaines années, les chevaliers culblanc (tringa ochropus, green sandpiper) ne sont pas en reste: il semblerait néanmoins que ceux-ci n'adoptent le delta au sortir du Sahara qu'à la condition que les innombrables trous d'eau de la plaine alluviale soient déjà remplis par les pluies (obs. pers.) - c'est donc raté pour les premiers culblancs, ceux qui arrivent des lointains péri-arctiques... Pour le reste des limicoles, dans la dernière semaine de juillet les barges à queue noire (limosa lapponica, black-tailed godwit), les combattants variés (philomachus pugnax, ruff) et surtout les troupes furtives de bécasseaux sp. (calidris sp.) défilent dans le ciel deltaïque mais continuent encore leur route migratoire vers l'autre delta du pays, le Sine Saloum.
  • A partir du 29 juillet, les martinets noirs (apus apus, common swift) apparaissent quasi quotidiennement dans le ciel deltaïque. Il est probable que les premiers groupes du chasseur d'insectes ailés arrivent plus tôt en Afrique de l'ouest; mais ils stationnent très haut en altitude, guettant les premiers orages de saison à des centaines de kilomètres à la ronde avant de descendre et se régaler des insectes que les turbulences réveillent !
  • Quant aux milans noirs (milvus migrans migrans, black kite), s'ils sont en Europe les premiers rapaces à se regrouper (dans la première quinzaine de juillet en Haute-Savoie, obs. pers.) pour entamer leur migration postnuptiale, toujours en bandes, leur arrivée sur les marges méridionales du Sahara n'est pas aisée à dater avec précision tant nos rapaces 'européens' ressemblent à leurs cousins 'afrotropicaux' (milvus parasitus). Une certitude: ils sont les premiers rapaces paléarctiques à franchir la frontière: avec un visa de longue durée, à entrées et sorties multiples - tant ces visiteurs ont cette chance de pouvoir changer de pays au gré de leurs pérégrinations hivernales... sans tracas administratifs ni bakchichs !

En lien, lire sur Ornithondar:
Eh oui ! Les premiers migrateurs postnuptiaux sont de retour, 2013 07 9

Ci-dessous: 2008 07 29, coup de vent et gouttes de pluie sur le marigot de Lampsar, Bango, delta du fleuve Sénégal 
/ © Photo par Frédéric Bacuez

lundi 7 juillet 2014

7, tortues et requins: à Ndar le commerce d'espèces en voie de disparition perdure...

2014 06 22, requins-marteaux halicornes dans la saumure des séchoirs à Sal-Sal, Goxuumbacc, Langue de Barbarie, Saint-Louis-du-Sénégal
/ Courtesy photo par Alain-Paul Mallard pour Ornithondar

" Trois ans jour pour jour après une première notule d'Ornithondar*1
rien n'a changé à Goxuumbacc 
sur les séchoirs de Sal-Sal... 
Toujours les requins-marteaux  
en vrac, au séchage et à la salaison (...) "

* Goxuumbacc, pêcheries de Sal-Sal (Langue de Barbarie nord) -

[ A l'occasion de l'ouverture de la 65e session du Comité permanent de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), ce jour à Genève (Suisse, 7-11 juillet 2014) - et qui traitera, entre autres urgences de plus en plus urgentes (rhinocéros, éléphant, lion, ours blanc, pangolin, grands singes etc.), du sort fait aux requins et aux tortues... ]
CMS/PNUE- Proposition d'une protection internationale pour les requins, les raies, les poissons-scies.pdf, juin 2014
CITES/Requins et raies manta

En rappel, lire les deux précédentes 'alertes' d'Ornithondar:
*1 2011/07/7 Entre deux séminaires le massacre des requins-marteaux ne bat pas de l'aile
2012/11/30 Raies et requins, la grande braderie
Voir les galeries photographiques de Alain-Paul Mallard, en particulier: Flickr.com/Alain-Paul Mallard/page4/ et /page2/ et /page3/

Trois ans jour pour jour après notre première notule qui nous avait valu quelques sarcasmes courageusement anonymes, imbéciles et ignorants, rien n'a changé à Goxuumbacc, sur les séchoirs de Sal-Sal longtemps célèbre pour ses coquillages yèt, pratiquement éradiqués depuis le début de ce siècle... Les femmes du quartier de Goxuumbacc tout proche ont déserté les lieux, vite devenus un énième dépotoir ndar ndar, directement en bordure du lagon: la nature humaine a horreur du vide. Avant qu'une "famille" de Ghanéens ne récupère le site pour en faire l'un des innombrables séchoirs à élasmobranches côtiers (elasmobranchii, ex sélaciens auxquels appartiennent les fameux chondrychtiens que sont les requins, raies, roussettes et autres chimères) que la communauté du pays de Kwamé N'Krumah gère sur l'ensemble du littoral ouest-africain, des confins camerounais (au sud) à la frontière marocaine (au nord). Ici ce sont les requins-marteaux (sphyrna sp.) qui embaument l'air, en vrac exposés aux vents, aux sables et au soleil (cf. photo en haut de notule). Décapités, tronçonnés, lacérés, ils sont au séchage et à la salaison sur des étals de fortune; des monceaux de chairs sont sous les bâches, à l'abri des mouches et des regards indiscrets. Après la saumure, d'autres attendent déjà dans les sacs de riz (cf. photos ci-après). Fins prêts pour leur exportation et/ou leur transformation - rien ne se perd. La plupart des ailerons si prisés du gourmet asiatique semblent déjà en route. Par camions vers des destinations bien connues, par des cheminements parfaitement identifiés - Gambie et Guinée-Bissau à partir desquels les cargaisons poursuivent vers le Ghana puis l'Empire du Milieu. Ceci n'est pas un scoop.

Trois espèces de requins-marteaux peuvent fréquenter les eaux sénégalaises et mauritaniennes: 




Ci-dessus: 2014 06 22 fin de journée sur les séchoirs de Sal-Sal, requins-marteaux sp., probablement halicornes juvéniles et immatures  
/ Courtesy photos par Alain-Paul Mallard pour Ornithondar
- Cliquer sur les photographies pour les agrandir -


" (...) le jeune Ghanéen que je connais et qui garde les choses pour son oncle n'était pas là. 
Il y a un an et demi il y en avait des milliers, requins sans ailerons, raies, requins-marteaux. 
Cette fois-ci il y avait des gros qui séchaient sur les décombres, 
et d'autres dans la saumure - mais la plupart des séchoirs étaient sous bâches. 
En tout cas ils n'y vont pas avec le dos de la cuillère... "
- Conversation avec Alain-Paul Mallard, 2014 07 2

De l'aveu des scientifiques et des organisateurs de colloques sur la question, et selon les pêcheurs eux-mêmes (quand ils font la différence entre les espèces !), le grand requin-marteau (sphyrna mokarran) a quasiment déserté les eaux ouest-africaines - comme les poissons-scies (pristis sp.), disparus du littoral saint-louisien dans le courant des années 70', de Mauritanie au début des années 90', de la Petite Côte au milieu de la même décennie; ou des raies-guitares (rhinobatos sp.), qui ne survivent qu'au Banc d'Arguin, en Mauritanie. Le requin-marteau commun (sphyrna zygaena) est lui aussi réduit à la portion congrue. Ce sont les armadas de palangriers et de chalutiers hauturiers, et pas qu'asiatiques, qui ont largement réduit les "stocks" de ces deux espèces. Il restait le requin-marteau halicorne (sphyrna lewini), le plus côtier - le plus sénégalais, en somme !-, traditionnellement pêché avec les autres petits carcharhinidés du plateau continental par 'nos' piroguiers, sans que cela n'ait jamais été une industrie extractive. Jusqu'à ce que les affairistes sous-régionaux à la solde de la demande asiatique approchent les 'artisans' en mal de poissons et d'argent pour nourrir leurs familles pléthoriques, et les incitent à taper plus vigoureusement dans le stock du requin-marteau halicorne... Depuis une vingtaine d'années c'est donc le sphyrna le plus rencontré... sur les séchoirs du littoral, de Nouadhibou à Conakry. Car ce requin-là est aussi le plus facile à attraper; les téméraires esquives des Nyominkas, des Lébous et autres Guet N'Dariens sénégalais (ou des Imraguen mauritaniens) prennent dans cette zone le relais de leurs uniques rivaux en Afrique occidentale, les Ghanéens. Lesquels ont depuis longtemps fini le travail dans le Golfe de Guinée, de Libreville à Conakry, et se sont reconvertis en grossistes, avec leur pragmatisme so british: après avoir troqué la pirogue pour la balance ils sont venus s'installer sur nos côtes... Et nous apprendre à pêcher plus efficacement... le requin, pour leurs gros sous. Mais ce n'est évidemment ni de l'impérialisme ni de l'exploitation, vices exclusifs de l'Européen: on appelle cela le panafricanisme ! Et comme in fine en bout de chaîne il y a du Chinois derrière tout cela, qui ne veut que le bien de l'Afrique, inutile de convoquer le ban et l'arrière-ban des médias d'investigation locaux, des intellectuels engagés de Dakar, des politiciens sacerdotaux de Nouakchott, tous obnubilés par l'avenir nourricier de leurs concitoyens !

Ghanéens et Guet Ndariens - ou les comptoirs panafricains du sélacien !

Dans une région largement francophone, les Ghanéens mettent à profit la tête de pont anglophone qu'est la Gambie pour s'implanter dès le milieu des années 70' dans cet extrême ouest-africain - précisément à Brufut encore appelé 'Ghana town'. A la fin des années 80', ils s'installent en Guinée-Bissau, un pays lusophone mis à bas par la corruption et les trafics de toutes sortes - ça aide... Non seulement nos affairistes invitent les pêcheurs du cru à se spécialiser dans la capture des squales mais ils incitent aussi les mareyeurs à organiser des dépôts collecteurs spécifiquement dédiés aux prises de sélaciens. C'est ainsi que le site de Sal-Sal a été adjoint aux autre unités de la Langue de Barbarie et rejoint la multitude d'étals - des comptoirs ?- qui s'égrènent peu à peu depuis la Gambie toujours plus vers le nord. Saint-Louis-du-Sénégal est un relais capital pour la conquête des rivages sahariens: la cité patrimoniale a toujours été le principal séchoir à élasmobranches des confins septentrionaux. Depuis les années 40', les Guet Ndariens et leurs saisonniers Walo-Walo sont si impliqués dans la pêche des requins et des raies, avec des techniques qui leur sont propres (plus efficace pour cette pêche ciblée, le félé félé a remplacé la senne tournante), qu'ils traitent directement avec les Asiatiques et les Ghanéens, sans intermédiaires. Ceux-là savent bien que nos célèbres pêcheurs peuvent pousser leurs marées aussi loin que les eaux de la Sierra Leone après avoir même installé les armoiries ndar ndar en Casamance et en Guinée-Bissau... Dans les années 90', la Mauritanie est massivement touchée par le phénomène: ce n'est plus une "ruée"*1 mais une curée ! Depuis le Sénégal, les mareyeurs de Mbour (Petite Côte) et de Kayar (Grande Côte) sillonnent le littoral jusqu'à Nouadhibou, bientôt relayés par des commerçants de nationalité mauritanienne. La zone qui va de Nouakchott à la péninsule du Cap-Blanc, donc celle du parc national du Banc d'Arguin (PNBA) est tout particulièrement ciblée. Quelques clés pour comprendre la folie meurtrière qui atteint le pays des Maures: avant 1978, les prises accidentelles de requins étaient rejetées à la mer, avec leurs ailerons; en 1979, il y a 5 pirogues spécialisées; au début des années 80', les ailerons ne représentent que 2% de la "valorisation" du requin pêché. On connaît la suite, hélas. Des centaines de milliers de requins de toutes espèces sont capturés, amputés, découpés, séchés, exportés. L'industrie extractive tourne jour et nuit. Il faudra attendre 2003 pour que la Fondation internationale du Banc d'Arguin (FIBA) parvienne enfin à faire cesser le massacre des requins au sein même du "joyau", Patrimoine mondial de l'Humanité (Unesco 1989). Sans que cela gêne les autorités, pas plus les gouvernements et régimes successifs de la capitale que les Douanes et les agents des ministères de la Pêche, des Eaux et des Forêts... Tout le monde s'en fout - le requin n'a pas bonne presse, il n'est ni dauphin ni phoque... Difficile d'apitoyer l'Homo occidentalis dont l'émotivité est à géométrie très variable. D'un commerce aisé et lucratif, c'est donc un "produit" insensible et sans affect beaucoup plus facile à massacrer sans remords, même tardifs... A défaut d'ivoire d'éléphants et de kératine de rhinocéros, peut-on faire mieux, comme bizness ? Les ailerons pour ces névrosés sexuels de 'Chinois'; la viande salée-séchée à destination des consommateurs espagnols, oui oui, ghanéens et nigérians, surtout; la chair fumée vers l'hinterland et les lointains soninkés; la chair fermentée-séchée (guedj), pour le goût culinaire des uns ou des autres...

2012 10 à Saint-Louis-du-Sénégal: tête de requin-marteau sur la plage de Sal-Sal
/ Courtesy photo par Alain-Paul Mallard pour Ornithondar (Lire et voir ICI)

Quand l'offre crée aussi la demande

La pêche et le commerce du requin dans cette Afrique du couchant sont une résurrection; savamment relancés dans les années 70' par les Ghanéens sur lesquels les Asiatiques se sont appuyés bien après la relance de la filière (comme on dit) pour alimenter leur propre marché, de plus en plus vorace et, faut-il croire, de plus en plus libidineux. A l'origine, il s'agissait même d'un commerce euro-africain, avant tout une (pré)occupation gustative des Ibères qui n'avait rien à voir avec un aileron prétendument aphrodisiaque: comme si les hidalgos avaient besoin de ce breuvage insipide pour avoir la pointe !!!... Dans le sillage de l'entente cordiale entre Sénégalais et Ghanéens, les États poussés au train par "la filière" en appelle à la coopération européenne qui s'empresse de montrer son savoir-faire, par philanthropie, uniquement par philanthropie... En plein boom de la pêche aux requins, dans les années 80 et 90', elle ne manque pas d'ingéniosité cartésienne pour répondre à l'invasion du littoral par ces milliers de requins qui débarquent à flux tendus et débordent les unités traditionnelles de transformation. Afin d'éviter le gaspillage et la perte sèche de ces milliers de carcasses de squales démembrés aussitôt rejetées à la mer, les bailleurs de fonds et tous les aigrefins voient bien l'intérêt que tous pourraient tirer de la transformation industrielle du tout requin: fours et dessicateurs de toutes sortes, ateliers et hangars se multiplient aussi vite que les stocks vont s'effondrer. Jamais en retard pour défendre le monde de la mer, la France*2 finance même un gigantesque séchoir solaire capable de 'traiter' 1 tonne de requins par 48 heures (1983, une année charnière appelée en France "virage de la rigueur", hi hi hi...) ! Au nom de l'emploi, d'une part, et de la nécessité d'aider ces braves populations souffreteuses de l'intérieur, d'autre part, on a vite fait de susciter l'intérêt des marchés sahéliens pour cette viande de requin à vil prix, salée, séchée, fumée, fermentée - il y a le choix, c'est en fonction de la distance*! Enrichir une alimentation quasi exclusivement céréalière et lactée par cet apport carné et de conservation facile, pensez-donc, nous sommes là en plein 'développement', malheureusement encore moins 'durable' que les autres enthousiasmes du progrès capitaliste... Car comme toujours dans le monde instable du capital (sic), il faut faire vite: on a évidemment conscience que le filon a déjà ses jours comptés. L'âge d'or du requin ouest-africain sera bref, en effet: de 1989 (5 000 tonnes) à 2005 (26 000 tonnes) dans l'espace de pêche des sept pays membres de la Commission sous-régionale des Pêches (CSRP*4) - soit une quinzaine d'années fastes. Dès 2006, la chute des prises est brutale, rapide, sans rémission; irrémédiable.

*1 Lire: IMROP.MR/publications/AtlasMaritime.pdf, page 53
*2 Lire: La France continue de soutenir la pêche en eau profonde, in Le Monde, 2014 03 26 et Pêche en eau profonde: la France accusée d'avoir menti, in Le Monde, 2014 07 9
*3 Diop et al., 2007
*Mauritanie / Sénégal / Gambie / Guinée-Bissau / Cap-Vert / Guinée / Sierra Leone

Le plus grand massacre d'animaux de tous les temps !

Car c'est tout le paradoxe de la situation: rarement espèces d'un même ordre animal n'ont connu déclin aussi vertigineux en si peu de temps - 75 millions de squales hachés menu chaque année dans le monde, une raréfaction foudroyante atteignant parfois 90% des "stocks", certaines espèces étant désormais au seuil de l'irrécupérable-, à la vue de tous, avec des preuves largement documentées dans toutes les mers de la planète bleue. Du jamais vu. Et sous les coups de boutoir des lobbies, de l'obtusion des 'consommateurs' et de leurs flottilles de pêche, jamais l'inaction voire l'indifférence n'ont été aussi flagrantes et désespérantes durant ces trente années de l'hécatombe. Cela fait au moins quinze ans que les veilleurs de l'environnement tirent la sonnette d'alarme: les institutions qui ont pignon sur rue, avec la bienveillance des gouvernements, organisent colloques et séminaires, tables rondes et ateliers de réflexion à la chaîne. Avec de jolis posters, de séduisants rapports et d'oniriques engagements. Dans le cercle de la raison économique; toujours. Bien sages. Sans jamais faire le cow-boy, nous ne sommes pas chez ces "terroristes" de Sea Shepherd... Dans l'espace CSRP, les enquêtes de terrain et chez les pêcheurs sont les unes après les autres de plus en plus accablantes: on est face à un déni de réalité absolu, aveugle, délibéré. Charlotte Houpline, coordonnatrice des projets SALF* (Dakar) et GALF* (Conakry) de lutte contre la criminalité faunistique confie à Ornithondar qu"'en 2012 la Guinée a été [le] leader mondial des exportations non reportées d'ailerons de requins vers la Chine [via Hong Kong]*... 42 tonnes en un an !" Pourtant, n'était l'insistance 'chinoise' via ses réseaux et ses relais ghanéens, il est probable que les pirogues sénégalaises auraient cessé la pêche ciblée des chondrychtiens dès la fin des années 2000. Hélas, si le commerce de la chair recule avec le déclin des populations de requins, la demande pressante en ailerons et donc l'appât du gain - mais aussi l'endettement !- contraignent les pêcheurs à solliciter toujours plus loin, plus profond, les derniers refuges des squales. Toujours plus jeunes; en toutes saisons. Sans répit ni repos pour le 'stock'. Pas de quartier !

* Sénégal-Application de la Loi Faunique (SALF, 2013) et Guinée-Application de la Loi Faunique (GALF, 2012), ces deux 'projets' ayant été initiés par WARA Conservation Project, une association française membre d'un réseau dynamique de lutte contre la criminalité faunistique en Afrique occidentale et centrale, EAGLE (Eco-Activist for Governance and Law Enforcement)
* Lire: Guinea leads group in unreported shark fin shipment to Hong-Kong, par Paul Burkhardt, in Bloomberg.com, 2013 11 19

" (...) en 2012 la Guinée a été
[le] leader mondial des exportations non reportées d'ailerons de requins 
vers la Chine [via Hong Kong]... 
42 tonnes en un an ! "
- Conversation avec Charlotte Houpline, 
coordonnatrice des Projets d'application de la Loi faunique
SALF (Dakar) et GALF (Conakry), 2014 07 9


/ Courtesy photo par For the protection and preservation of sharks


" (...) conscients de l'existence d'un marché de l'aileron très rémunérateur, 
les acteurs de la filière développent des stratégies 
pour continuer à tirer profit 
de cette ressource en état de dégradation avancée. "
- Mika Samba Diop & Sêdjro Justine Dossa, 
in 'Trente années d'exploitation des requins en Afrique de l'ouest', page 75


De la théorie à la pratique, la réglementation se perd en mer... et sur terre !

En 2006, aux premiers vacillements de la "filière requins", les états de la sous-région adoptent des plans de sauvegarde et de valorisation de leurs stocks de poissons. Malheureusement la législation du Sénégal reste bien en deçà des espérances; à l'époque, c'est la gouvernance Wade qui dicte sa loi "libérale": ses arrangements sonnants et trébuchants avec les armadas de pêche étrangères ne sont pas encore connus de tous - malgré les avertissements de Greenpeace Afrique*1. Le PAN Requins*2 est très rigoureux quant à la protection des poissons-scies... hélas déjà disparus du littoral sénégalais, et tatillon quant à la taille des raies-guitares potentiellement capturées et... déjà repliées sur leur ultime sanctuaire du Banc d'Arguin mauritanien. Un peu comme l'engagement récent, ferme et sans compromission contre le trafic d'ivoire sur son sol dont tous les pachydermes ont été extirpés il y a au moins vingt-cinq ans ! Ou le serpent de mer de la Loi sur/contre les plastiques qui fera bientôt du Sénégal l'un des tout derniers du continent... à ne pas en avoir, de loi. Le pays de la Teranga n'est jamais à un paradoxe près: Charlotte Houpline (SALF/GALF), encore, s'amuse des contradictions (bien connues) du Sénégal: à la pointe (oratoire) de l'engagement dans les conférences internationales ("Il faut que !", "Y a qu'à !") et... bien frileux voire totalement oublieux de ses envolées lyriques dès le retour aux réalités du pays... La coordonnatrice des SALF et GALF se désole de ces postures oniriques: "de tous les pays de la CSRP le Sénégal est celui qui protège le moins les requins... alors qu'à Bangkok [16e session de la Conférence des Parties de la CITESc'est le Sénégal qui a porté la proposition [de faire passer les requins en annexe II]..." Charlotte Houpline de conclure, perplexe: " [Les représentants Sénégalais à la conférence ont été] jugés si efficaces et acteurs des décisions [prises à Bangkok] que le gouvernement américain via la SSN va financer le prochain 'atelier requins' à Dakar (...) pour la mise en oeuvre de la nouvelle mesure ", laquelle prendra effet en septembre 2014 [passage de cinq espèces de requins de l'annexe III à l'annexe II de la CITES, ndlr., voir aussi ci-après). Quand la géopolitique n'est jamais loin...

*Greenpeace.org/africa/fr/
*2 Plan d'action national pour la conservation et la gestion durable des populations de requins

En l'état, le PAN requins du Sénégal (2006) reste le plus laxiste de tous les plans adoptés par les sept pays de la CSRP. Au demeurant il faut être bien naïf et ignorant des us et coutumes de l'administration africaine pour crier victoire avec cet énième amoncellement de règles et de mesures prétendument contraignantes. Les conclaves ont beau être les plus savants, ils n'ont jamais dicté la loi du terrain. Partout. A fortiori en Afrique. A croire que personne ne met les pieds dans le tohu-bohu des criées à même les plages de la Langue de Barbarie, de Goxuumbacc à l'Hydrobase ? Y a-t-on déjà vu un uniforme assermenté en train de mesurer les prises que s'arrachent mareyeurs, groupements de femmes et gamins des quartiers ? Qui peut imaginer un agent y sortir le carnet à souches pour sanctionner une infraction de quelques centimètres à la législation bureaucratique de Dakar ? Dans des quartiers où l'émeute couve à tout instant ?? Qui peut imaginer que nos piroguiers armés de leurs téléphones GPS vont s'encombrer pour leurs marées de décimètres et perdre un temps précieux à mesurer une à une leurs prises même accidentelles, au creux des vagues, au fond de leurs lourdes pirogues secouées par la houle et qui dégueulent de poissons et de tout le barda de l'expédition ??? Le brasero et le nécessaire pour le sacro-saint ataya, et le gamin pour le préparer, oui ! Le mètre ? Permettez-moi d'en douter...

Lire: LeSoleil.sn/Le Sénégal invité à mieux protéger les requins, in Le Soleil (Sénégal) 2013 02 6 












En attendant la CITES* - 600 000 pêcheurs sur le fil

Entre 2004 et 2009 au sein de l'espace CSRP, la Gambie, le Cap-Vert, la Sierra Leone et la Guinée ont successivement interdit dans leurs eaux territoriales la pratique du finning - la découpe d'ailerons. Quand on sait cependant le rang qu'occupe aujourd'hui la Guinée-Conakry dans l'exportation de ces mêmes ailerons (cf. plus haut), on aura vite compris qu'il ne suffit pas d'interdire "sur du papier" pour que l'hécatombe et les trafics cessent... Si la Guinée-Bissau et la Mauritanie ont prohibé toute pêche des requins et apparentés dans le domaine de leurs réserves et sanctuaires maritimes, seul le Sénégal continue d'accorder entière latitude de pêcher et de découper squales et raies partout où la demande exige d'aller traquer la bête ! On ne fera pas ici la fine bouche devant les premières mesures, même timides et virtuelles, de la CSRP. Néanmoins, la corruption et le laisser-faire, la faiblesse des moyens de contrôle tant humains que matériels nous font penser à une longue liste de voeux pieux. La curée continue. Et tant que la demande en ailerons par les démarcheurs asiatiques (et ghanéens) ne sera pas stoppée, rien n'arrêtera un commerce aussi lucratif.

Au demeurant le Sénégal est un cas particulier. De tous les états d'Afrique occidentale, c'est celui qui est le plus intimement dépendant de son économie de la pêche, culturellement et socialement. L'autre 'puissance' maritime de la région, le Ghana, a diversifié son développement. Quant aux autres pays, ils ont des ressources que ne possède pas le Sénégal. La centaine d'unités de pêche impliquées dans la traque aux raies et requins emploie 600 pêcheurs chevronnés et offre du travail à environ 5 000 personnes. Les pêcheurs sont politiquement et socialement aussi influents au Sénégal que le lobby des chasseurs, des éleveurs et de leur syndicat (FNSEA), en France - c'est dire ! 600 000 personnes opèrent dans la filière de la pêche, au Sénégal - autant que d'exploitants agricoles dans cette même France ! Très organisés, n'ayant peur de rien ni de personne, pas avares du coup de poing et de la barricade, ils ont dévoré plus d'un ministre sous tous les régimes du pays, socialiste, libéral, social-libéral. Ne parlons même pas du vert et photogénique Ali El-Haïdar qui a rapidement été essoré à la moulinette des bras d'honneur dont se repaissent le pays et... son peuple de la mer. Si un maire de Saint-Louis peine à ne pas se faire caillasser dans les quartiers dits des pêcheurs de la Langue de Barbarie, alors, pensez-donc !... ce ne sont pas des arrêtés lointains et encore moins des associations ou organisations supranationales qui feront la loi à Guet Ndar, à Ndar Toute ou à Goxuumbacc ! Qu'elles s'y essayent, pour voir...

En suspens: forts de leur succès pour avoir réussi à faire inscrire le requin-pèlerin, le requin-baleine et le requin blanc en annexe II de la CITES*, en 2003, puis trois espèces de poissons-scies en annexe I (pristis pectinata et pristis pristis) et annexe II (pristis microdon), en 2007, les défenseurs de la vie marine reviennent à la charge en 2014 pour l'ensemble des requins. Toutes les organisations militantes et scientifiques s'accordent sur un point: il faut cesser toute pêche et tout commerce aveugles des requins et raies si on veut avoir une petite chance de sauver ce qui peut encore être sauvé. C'est tout l'enjeu de cette 65e session de la CITES qui débute aujourd'hui à Genève et qui validera le passage des trois espèces de requins-marteaux de l'annexe III à l'annexe II (au 14 septembre prochain) c'est à dire dans la catégorie des espèces dont le commerce est strictement contrôlé. Les États, y compris le Sénégal, ne peuvent plus pratiquer la politique de l'autruche: ils doivent réorganiser leurs lois sur le 'commerce' de 5 espèces de requins avant septembre ! Les associations de défense ne s'en satisfont pas cependant et souhaitent très rapidement inscrire une grande partie des espèces de requins à l'annexe I, c'est à dire dans la catégorie des espèces non commercialisables, non marchandes. On croise les doigts. En sachant que dans la vraie vie, comme on dit, même avec une interdiction résolue et mondialisée par la CITES la partie est loin d'être gagnée, sur terre comme en mer... C'est le moins qu'on puisse dire.

* Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées de disparition









Globalement, 
on peut affirmer que les populations de requins ont été très endommagées, 
voire, pour certaines espèces, totalement décimées 
par ces trente années d'exploitation ciblée 
et les captures accessoires des pêcheries non spécialisées. "
- Mika Samba Diop & Sêdjro Justine Dossa, 
in 'Trente années d'exploitation des requins en Afrique de l'ouest', page 71


Pour aller plus loin: 
Trente années d'exploitation des requins en Afrique de l'ouest, FIBA 2011, par Mika Samba Diop et Sêdjro Justine Dossa (PDF)
Oceana.org/ et UICN.fr/Un quart des requins et des raies menacés d'extinction
Sur la Liste rouge des espèces en voie de disparition (UICN/IUCN):
Iucnredlist.org/Sphyrna lewini et Iucnredlist.org/Sphyrna lewini ssp. Eastern Central Atlantic / Iucnredlist.org/Sphyrna zygaena / Iucnredlist.org/Sphyrna mokarran
Et: Guide d'identification des principales espèces de requins et de raies dans l'Atlantique oriental tropical, par Bernard Séret, IRD & MNHN, FIBA 2006 (PDF)


Séchage de requins à Nouakchott, Mauritanie / Photo Imrop.mr/publications/AtlasMaritime.pdf, page 53, DR


* Saint-Louis-du-Sénégal/Ndar - 

Dans les quartiers nord de l'île patrimoniale au coeur de la zone touristique obligatoire, le boutiquier de souvenirs est toujours prêt à diversifier l'offre pour satisfaire le client et honorer l'esprit de la Teranga (hospitalité, en langue wolof). Cordonnier en saison creuse, vendeur d'artisanat en pleine période, notre brave homme propose, s'adapte à la demande et trouve toujours un gogo pour s'ébaubir devant la bimbeloterie à toubabs - tout près, il y a le restau-bar-lounge pour célébrer l'acquisition du bibelot: La Kora, tout un programme... Au menu du brocanteur, aujourd'hui: une carapace de tortue sillonnée (geochelone/centrochelys sulcata, african spurred tortoise, voir ci-après), et deux dossières de tortues vertes (chelonia mydas, green sea turtle, voir ci-après), toutes tortues strictement protégées et interdites à la commercialisation de tout ou partie de l'espèce - in Annexe 1 de la CITES* à laquelle l'Etat sénégalais adhère. Il est fort probable que les trois chéloniens n'ont pas délibérément fini en trophées pour Bidochons européens. Dans le cas de la tortue terrestre sulcata, il y a fort à parier qu'il s'agissait d'une captive en bout de vie, parfois au bout d'une laisse (cf. photo ci-dessous à g.), mal nourrie de n'importe quel rebut. Peut-être est-elle même décédée d'une occlusion intestinale à force d'ingérer des déchets plastiques; au fond d'une des arrière-cours de Ndar où végètent nombre de spécimens de la plus grosse tortue continentale (voir ICI sur Ornithondar). Cours privatives de liberté et d'avenir pour l'espèce, dans lesquelles l'essentiel du cheptel sénégalais se meurt, peu à peu, dans la solitude décorative, loin des grands espaces du Sahel. Dans le cas des deux tortues marines, on se convaincra qu'il s'agit de prises accidentelles et que, faute de mieux, nos vaillants pêcheurs Guet Ndariens ont confié les dossières à un antiquaire du cru (cf. photos en bas de notule)...

  1. Tortue sillonnée (geochelone/centrochelys sulcataafrican spurred tortoise), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 1996) [voir ICI sur Ornithondar]








Ci-contre: 2012 10 27 à Saint-Louis-du-Sénégal
Jeune tortue sillonnée captive et... attachée ! 
/ Courtesy photo par Alain-Paul Mallard pour Ornithondar


EN RAPPEL*, dans les eaux mauritaniennes et/ou sénégalaises:

  1. Tortue verte (chelonia mydasgreen turtle), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Endangered/En danger' (EN, 1986) [voir ICI sur Ornithondar et LA]. Espèce la plus fréquente dans les eaux sénégalaises et mauritaniennes, adultes et immatures. Cas de nidification régulière, en faible nombre.
  2. Tortue caouanne (caretta carettaloggerhead turtle), désormais inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Endangered/En danger' (EN, 1996) après avoir été dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 1986-1994). Pas rare dans les eaux mauritaniennes, adultes et immatures. Preuves de nidification en particulier sur le Banc d'Arguin. Très rare coté sénégalais.
  3. Tortue olivâtre (lepidochelys olivaceaolive ridley turtle), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 2008) [voir ICI sur Ornithondar]. Rares adultes signalés en Mauritanie. Pontes récentes signalées au Sénégal sur la Langue de Barbarie.
  4. Tortue luth (dermochelys coriacealeatherback sea turtle), globalement inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU) [voir ICI sur Ornithondar]. Individus erratiques venant des Caraïbes et des Guyanes. Nidification non confirmée en Mauritanie.
  5. Tortue imbriquée (eretmochelys imbricatahawksbill turtle, tortue à bec de faucon), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Critically endangered/En danger critique d'extinction' (CR, 2008). Présence rare d'individus immatures.

Et: Etat de conservation des tortues marines en Afrique de l'ouest.pdf / par Mamadou Diallo & Justine Dossa, WWF Wampo et PRCM, 2012 11

Additif en guise d'épilogue: l'ami Marcel, aubergiste saint-louisien bien connu, me signalait il y a quelques jours qu'il avait repéré le cadavre en putréfaction de ce qui pourrait être une tortue luth (dermochelys coriacea), sur la grève continentale du fleuve estuarien, tout près du nouveau campement hôtelier Océan & Savane. Malheureusement pas de photo à disposition: on restera donc dans l'hypothèse d'un échouage de la plus grosse tortue marine au monde, refoulée par la furia océanique via la brèche de la Langue de Barbarie voisine. Une luth déjà morte, vraisemblablement noyée dans un filet ou étouffée par l'ingestion de sachets plastiques que le chélonien confond avec des méduses, son aliment favori - et ces sachets plastiques voguant ou dérivant sous la ligne de flottaison sont indénombrables, ici ! La présence et l'échouage de tortues luths sur la Grande Côte sénégalaise sont devenus rarissimes, plus rares qu'en Mauritanie. Il est probable que les mastodontes et grands voyageurs de l'Atlantique (450 kg pour les femelles, autour de 800 kg pour les mâles) évitent depuis quelques décennies les parages saint-louisiens particulièrement dangereux et nocifs pour leur survie. Notre ami me confiait aussi qu'à Saint-Louis la pieuse musulmane de vieilles croyances accordaient à ladite tortue des pouvoirs fortifiants et aphrodisiaques pour quiconque consommerait de la bête. A la chinoise. Nous y sommes ! Voilà, sur le dos des tortues et des requins (sic) la raison de cette alliance du Yin asiatique et du Yang ndar ndar: des histoires de libido ?!...

Ci-dessous: 2014 06 10, île patrimoniale de Ndar-pointe nord - deux carapaces de tortues vertes (marines) et une de tortue sillonnée (terrestre)...
/ Courtesy photos par Alain-Paul Mallard pour Ornithondar

dimanche 6 juillet 2014

6, première sortie pour trois pulli de gangas à ventre brun

2014 07 6, zone du marigot de Khant: couple de gangas à ventre brun (mâle à g., femelle à d.) et leurs pulli tout juste sortis du nid
/ Courtesy photo par Daniel Mignot pour Ornithondar

* Aire communautaire des Trois-Marigots, marigot de Khant -

100% de réussite pour ce couple de gangas à ventre brun des Trois-Marigots: leurs trois oeufs pondus entre le 13 et le 16 juin derniers ont éclos ce matin, ou hier, et accordé la vie à trois pullis. Ayant survécu à tous les aléas et sous bonne garde de père et mère, les poussins font ce soir l'une de leurs toutes premières excursions vers l'aire de gagnage. Ce sont des oisillons nidifuges, c'est à dire qu'à peine nés ils sont capables de se déplacer et quitter la maternité sans demander leur reste - une fois le dernier de la nichée bien sec, car on est solidaire, dans la famille ganga... Au bout de quelques heures ils accompagnent déjà leurs parents à la recherche de nourriture: des graines d'herbes, de légumineuses et de céréales sauvages - avec leur lot de petits cailloux, c'est toujours bon pour le transit intestinal... Si les petits ne volettent pas déjà, car ils y arrivent souvent avant même d'avoir perdu leur livrée de bébé, demain au petit matin ils laisseront leur géniteur gagner à tire-d'aile le point d'eau le plus proche pour le ravitaillement; là, le puisatier garnira la moindre parcelle de son beau plumage de milliers des gouttelettes qui feront le bonheur de la nichée, à son retour. Avant que leur mère à son tour ne s'envole pour aller boire, brièvement, le plus brièvement possible. Il en sera ainsi pendant près de deux mois, l'essentiel du temps des poussins étant consacré à leur engraissement sur les sites d'alimentation. Toujours sous la surveillance attentive d'au moins un des deux parents. Un danger ? Trop de soleil ? Hop ! les oisillons se réfugieront sous le ventre ou sous les ailes de leurs protecteurs. Tout est chronométré, dans la famille ganga; pas de place pour l'improvisation.

Nota: sous les latitudes soudano-sahéliennes, les gangas à ventre brun (pterocles exustus, chestnut-bellied sandgrouse) nichent juste avant la saison des pluies, quand la nature est au plus mal, desséchée, assoiffée, accablée de soleil. Nos oiseaux cryptiques nidifient à même le sol, la femelle pondant trois oeufs en tenue de camouflage dans une dépression quasi imperceptible, parfois bordée d'une mince barrière de brins d'herbes. Le partage des tâches est régi par le respect strict de l'équité: madame couve le jour, monsieur la nuit. Et le matin, c'est encore monsieur qui est de corvée d'eau !
Deux raisons essentielles expliquent le choix de nidifier en cette impitoyable saison d'avant la mousson - les couvaisons s'étalant de mars à juillet: primo, le risque de voir la couvée emportée par la première averse, qui se transforme en ru à la surface des sols, est annulé; secundo, le soleil à son paroxysme accélère le processus de la couvaison et libère rapidement un nid précaire toujours à la merci d'une mangouste, d'un chacal ou d'un chat sauvage.

Additif: premières tentatives pluvieuses sur le bas-delta, le 4 juillet: beaucoup d'éclairs, et quelques 'traces' ici et là. Le 9 juillet, loin en amont au sortir de la vallée du fleuve Sénégal, déluge sur le Guidimakha mauritanien, aux confins du Sénégal et du Mali. Une seule averse et la ville de Sélibaby se retrouve sous les eaux. L'hivernage voudrait s'installer, enfin.

Tous les remerciements d'Ornithondar à Alix & Daniel Mignot pour leur document photographique

samedi 5 juillet 2014

5, un varan des savanes, la gueule-tapée des Hommes

 Varan des savanes juvénile fraîchement tué - et chaudement bastonné ! 
Nobéré, Burkina Faso 1992 / © Photo par Frédéric Bacuez

* Aire communautaire des Trois-Marigots -

Daniel M. me signale avoir rencontré, ce soir dans la zone des Trois-Marigots, un beau spécimen de varan des savanes (varanus exanthematicus, savannah monitor): ce mâle, d'un bon mètre, visiblement âgé et sur le qui-vive, s'était réfugié dans un arbre (cf. photo ci-dessous). Dans la ceinture soudano-guinéenne, cette observation serait anecdotique: ce varan y apprécie tout particulièrement les zones agricoles peu densifiées et leurs fronts pionniers, où les friches et ce qu'on appelle les 'petites brousses' ne sont pas encore parties en fumée. Il peut y être abondant. En remontant vers le nord, l'aire de distribution du varan des savanes atteint les marges sahélo-sahariennes - donc le sud de la Mauritanie, où il évite cependant les terrains trop sablonneux, c'est dire combien nos marges ne sont pas son biotope préféré. Si les graminées hautes et touffues dans lesquelles il se réfugie, se tapit et s'enfouit pour nidifier se font rares, lui-même disparaît du paysage. A fortiori quand les herbes ont disparu, si les arbres dans lesquels il aime monter dormir se raréfient aussi, n'offrant plus le refuge, le camouflage et de solides branches pour s'y prélasser, à califourchon... Les grandes sécheresses de la fin du XXe siècle et la tonte permanente du tapis herbacé par les ruminants domestiques ont probablement eu un impact négatif sur les populations de varanus exanthematicus (mbëtt mi en langue wolof) au nord du 15e parallèle.

Gueule-tapée*2, symbole de la rage de vivre !

Placide mais vigoureux s'il est acculé, varanus exanthematicus est un animal coriace - c'est le moins qu'on puisse en dire... Sa technique de défense est surprenante, et trompe souvent l'agresseur: le reptile s'agite d'abord en tout sens comme convulsé, la queue fouettant nerveusement l'air, avant de devenir soudainement inerte, indifférent aux coups qui pleuvent sur sa cuirasse. Au moindre relâchement du bourreau, qui le croit enfin mort, le varan ne demandera pas de châtiment supplémentaire et détalera soudainement comme un lièvre (je l'ai constaté de mes propres yeux !)... Car il lui faut beaucoup de bastonnades pour que de guerre lasse le varan abandonne la vie, les os brisés par la furia humaine... Son principal prédateur le sait fort bien et s'acharnera volontiers sur la tête du reptile, d'où le surnom de 'gueule-tapée' donné au varan des savanes, partout en Afrique de l'ouest. L'animal est si réputé que des quartiers urbains, par exemple à Dakar, ont adopté ce diminutif pour rendre hommage à sa rage de vivre, à sa résistance aux coups et à la mauvaise destinée. 
A la différence du grand varanus niloticus (mbag mi en langue wolof), carnivore et charognard, le plus petit des varans (un mètre dix au grand maximum) est essentiellement insectivore, même s'il peut en passant prélever sa dîme dans le nid des oiseaux, surtout ceux qui couvent au sol. Car notre varan est un reptile éminemment terrestre: au contraire de son cousin, qui se jette à l'eau à la moindre alerte, notre marcheur cherchera le terrier le plus proche ou l'arbre le plus épineux pour sauver sa peau*1...

*1 Les petites tâches caractéristiques du cuir juvénile (cf. photos en haut et bas de notule) disparaissent progressivement à l'âge adulte chez le varan des savanes, qui devient alors grisâtre, hérissé de boursouflures (cf. photo ci-dessous)
*2 Voir aussi sur OrnithondarL’œil fait chance ! De l'Engoulevent à balanciers à l'Aigle de Bonelli et des Cigognes noires sur le départ - plus deux 'Gueules tapées' !, 2017 02 9


2014 07 5, varan des savanes mâle adulte dans la zone des Trois-Marigots
/ Courtesy © photo par Daniel Mignot pour Ornithondar

Nota: ... car à sa peau, les Hommes lui en veulent beaucoup ! Bien que considéré encore 'commun'*1, le varan des savanes pâtit fortement de la traque effrénée qui lui est faite, pour toutes sortes d'usages et de destinations: la casserole de la 'ménagère', évidemment, chez les agriculteurs de la savane; le mortier sous le pilon charlatanesque, partout sur le continent; le commerce du cuir, au Soudan et au Nigeria - deux pays au top de la destruction de tout ce qui voudrait survivre dans la nature; et, surtout, le business d'animaux vivants au profit de l'insatiable voracité possessive de l'Homo occidentalis (et orientalis !) qui ne cesse d'aimer ces animaux exotiques qui font peur (brrr... brrr...), en cage, en vitrine, en boîte ou dans la poche, histoire de mettre un peu de piment dans une existence vide de sens (et d'éthique). Au minimum 100 000 varans des savanes sont capturés chaque année et exportés en vrac*2 vers les pays riches de leurs classes moyennes et/ou nouvellement et obsessionnellement consuméristes. Perte sèche pour la nature d'autant que les femelles sont connues pour devenir 'improductives' en captivité.

*1 Voir IUCN redlist.org/Varanus exanthematicus; inscrit en Annexe II de la CITES (état insatisfaisant de conservation et/ou surexploitation pouvant menacer la survie de l'espèce)
*2 Bennett, 2001 et Bennett & Takoordyal, 2003


Abooki gujaaru damooru
l'ami du varan d'eau est le varan de terre "
- Proverbe peuhl dageeja (Bororo)

Ci-dessous: au seuil des années 90' à Nobéré, Burkina Faso: 
varan des savanes (à g.) et varan du Nil (à d.), 
morts et bientôt dans la marmite / © Photos par Frédéric Bacuez
- Cliquer sur les photographies pour les agrandir -

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