" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon, 1737
" Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde "
- Albert Camus

samedi 24 mai 2014

24, première: après les gyps de Rüppell, un gyps africain dans le nord du Maroc !

2014 01 24, gyps africanus immature (à g.) et gyps rueppellii subadulte (à d.) au-dessus des rives orientales du lac de Guier, nord du Sénégal
/ Photo par Frédéric Bacuez

* Du Sénégal et de la Mauritanie au nord du Maroc et au détroit de Gibraltar - 


Notre trio d'ornithologues marocains (Mohamed Amezian, Rachid El Khamlichi, Karim El Haoua, cf. photo ci-contre et voir notre notule précédente) en remettent une louche ! Après leurs observations documentées de dix vautours de Rüppell (gyps rueppellii, Rüppel's vulture) sur trois sites de la péninsule tingitane du Maroc septentrional - 10, 11 et 24 mai 2014, un record dans le détroit de Gibraltar (voir ICI et LA et sur Ornithondar), voilà que ce même 24 mai ils se rendent compte qu'un vautour africain (à dos blanc, gyps africanus, white-backed vulture) se trouve aussi sur la carcasse que nettoient les vautours fauves (gyps fulvus, eurasian griffon vulture) et les vautours de Rüppell déjà identifiés, près de Tétouan (voir ICI) ! 

Ci-contre: 2014 05 10 en forêt de Bouhachem, nord du Maroc. 
De g. à d., Karim El Haoua, Mohamed Amezian et Rachid El Khamlichi / Courtesy Moroccanbirds, DR

Une première pour le Maroc !

C'est que c'est la première fois que le vautour le moins rare du Sénégal hors des agglomérations humaines (dans lesquelles le vautour charognard, necrosyrtes monachus, reste dominant) est formellement identifié au Maroc ! Avec cette nouvelle espèce recensée pour le royaume chérifien, c'est le quatrième ou cinquième signalement de gyps africanus autour du détroit de Gibraltar, seulement (1 coté marocain, 3 coté espagnol, et 1 probable sujet échappé de captivité signalé en 2006 au Portugal)... Nos collègues de la péninsule tingitane font donc très fort, en ce mois de mai, et Ornithondar s'associe ici à leur joie !


2014 05 24, près de Tétouan, nord du Maroc, de g. à d.:
Gyps africanus + Gyps rueppellii + Gyps fulvus
" La récompense est assurée par la nature "
/ Courtesy photo et propos par Rachid El Khamlichi pour Moroccanbirds

" Voilà une première pour le Maroc ! 
Je n'ai jamais imaginé qu'un jour j'aurai une rencontre avec ce vautour 
- dont je n'avais même jamais entendu parler ! 
J'ai auparavant observé le vautour moine, le Rüppell et tous les grands rapaces du pays... 
mais voilà ! Il y a toujours une première fois ! "
- Conversation avec Rachid El Khamlichi, 2014 05 28

Nota: inscrit à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées (dans la catégorie 'Endangered/En danger', 2012*1) comme tous les vautours d'Afrique occidentale, le gyps africain à dos blanc reste au Sénégal le moins raréfié de tous les vautours: il se maintient même dans certaines régions du pays en d'assez importants effectifs (centre sud, notamment). Si notre gyps africain n'est pas particulièrement connu pour être un migrateur au long cours, il suit toutefois la remontée du Front intertropical de convergence (FIT), lequel fait remonter les pluies du Golfe de Guinée vers les confins sahélo-sahariens. En juillet tout particulièrement*2 on peut observer, traversant le ciel deltaïque, de petits groupes de vautours africains venant du sud et gagnant les steppes prédésertiques de la Mauritanie. A cette période, le reverdissement des savanes méridionales y rend le cheptel d'herbivores moins famélique, donc moins susceptible de finir en cadavres... Alors qu'au Sahel de mai à août, la vie devient particulièrement cruelle, et la mort dévastatrice, juste avant les premières pluies... Les éboueurs du ciel le savent bien.

En mai, certains de 'nos' vautours de Rüppell estivent désormais jusqu'en Europe !

 2014 01 24 12h40. Vautour/Gyps de Rüppell adulte à l'est du lac de Guier, nord du Sénégal / Photo par Frédéric Bacuez

* Du Sénégal et de la Mauritanie au Maroc et à l'Espagne via le Détroit de Gibraltar - 

Les 10 et 11 mai
dans la péninsule tingitane du Maroc, nos camarades ornithologues Mohamed Amezian et Rachid El Khamlichi accompagnés par Mohamed Karim El Haoua (2014 05 10, depuis la forêt du Bouhachem) puis par Edith et Théo Meyer (2014 05 11, depuis le Jebel Moussa) ont eu la joie d'observer dans d'excellentes conditions la migration active*1 de 139 vautours fauves (gyps fulvus, eurasian griffon vulture), une espèce paléarctique en retour prénuptial de saison vers les sites de nidification de l'Europe méditerranéenne, auxquels s'étaient joints 7 vautours de Rüppell (gyps rueppellii, Ruppell's griffon vulture), une espèce afrotropicale peut-être en provenance du Sénégal ! Ces observations documentées (voir ICI et LA), si elles ne sont pas les premières concernant cette espèce 'exotique' au nord du Sahara, sont celles qui recensent à l'heure actuelle le plus grand nombre de vautours de Rüppell*franchissant (ensemble ou presque) le détroit de Gibraltar en direction de l'Europe dans le sillage de leurs cousins fauves.

- Additif 1: le 24 mai près de Tétouan (nord du Maroc), Rachid El Khamlichi observe et photographie 3 nouveaux vautours de Rüppell (voir ICI) en compagnie de 32 vautours fauves en halte migratoire... dans un superbe champ de céréales prêt pour la moisson ! Cette fois, le record d'observations des gyps de Rüppell dans le détroit hispano-marocain est bel et bien battu ! Bravo à nos opiniâtres collègues du Maroc !
- Additif 2: le 29 mai, Rachid El Khamlichi est retourné au Djebel Moussa et a pu observer dans la pente herbeuse le stationnement de 97 vautours fauves et encore 2 vautours de Rüppell (voir ICI), attendant l'accalmie d'un fort vent du nord pour pouvoir franchir le détroit de Gibraltar. Le 30 mai, c'est une centaine de vautours fauves accompagnés d'1 vautour de Rüppell, d'1 immature de percnopète d'Egypte (neophron percnopterus) et de 3 milans noirs (milvus migrans migrans) qui pompent en altitude pour tenter de passer le détroit.

2014 05 24, vautour de Rüppell dans un champ de céréales près de Tétouan, Maroc
/ Courtesy photo par Rachid El Khamlichi, DR

*1 Outre celle des deux espèces de vautours gyps fulvus et gyps rueppellii, l'observation de la migration prénuptiale incluait des centaines de bondrées apivores (pernis apivorus), des dizaines de milans noirs (milvus migrans migrans) ainsi que quelques aigles bottés (hieraaetus pennatus) et circaètes Jean-Le-Blanc (circaetus gallicus) - sans oublier, le 9 mai, un vautour moine (aegypius monachuseurasian black vulture).

*2 Dans l'extrême nord du Maroc toujours, " Cambelo Jimenez (2007) rapporte les observations d'un [vautour de Rüppell] immature le 27 mai 2006, de deux immatures le 29 mai 2006 et jusqu'à 5 immatures le 15 juin 2006 dans des troupes de vautours fauves comptant jusqu'à 250 individus, immobilisés à Ceuta [Sebta] en attendant des conditions météorologiques favorables pour traverser le détroit de Gibraltar. Ces observations ont été homologuées par le Comité de Rarezas de la Sociedad Espanola de Ornitologia (Dies et al. 2008) ", in Comité d'Homologation des oiseaux rares du Maroc (CHM)

Depuis le début des années 90' de l'autre siècle et surtout depuis 1997, des vautours de Rüppell sont régulièrement notés au passage du détroit de Gibraltar (surtout en mai et juin, dans le sens Maroc-Espagne), à l'occasion du retour des vautours fauves de leur hivernage ouest-africain. Il s'agit en général de sujets juvéniles et immatures en mue, mais on a pu constater la présence dans la péninsule ibérique de sujets adultes avec des comportements reproducteurs. 

Vers l'extension ou la modification de l'aire de distribution du vautour de Rüppell ?

Les vautours du Paléarctique qui hivernent au sud du Sahara (gyps fulvus, neophron percnopterus) remontent au printemps vers le Maghreb et l'Europe méditerranéenne par vagues, en formations lâches mais généralement fournies en ce qui concerne gyps fulvus. Si le percnoptère d'Egypte reste un charognard très menacé, le vautour fauve connaît, lui, un net regain de ses populations grâce aux mesures conservatoires qui ont eu lieu en Europe depuis au moins une vingtaine d'années. Les vautours de Rüppell subsahariens n'ont pas la chance d'être protégés et défendus comme leurs cousins du nord;  bien que grégaires eux-aussi ils se retrouvent désormais bien esseulés dans leur aire de distribution ouest-africaine, très fragmentée, avec presque partout des effectifs réduits de 96 à 99% de ce qu'ils étaient encore au début des années 70'... Seules les régions centrales du Sénégal et les contreforts guinéens du Fouta Djalon abritent encore quelques noyaux de populations viables. Comme toutes les espèces ouest-africaines de charognards, le vautour de Rüppell est désormais inscrit à la Liste rouge des espèces menacées de l'UICN, dans la catégorie 'Endangered/En danger'. On peut ici envisager que l'attraction numérique des vautours fauves au moment de leur départ printanier ait un effet d'entraînement sur nos malheureux vautours de Rüppell, qui se joignent alors à ces envols migratoires vers des destinations pour eux bien nouvelles...
Ces mouvements pourraient aussi répondre à des problématiques tout simplement alimentaires: après l'éradication des grands herbivores sauvages du paysage soudano-sahélien (dans la seconde moitié du XXe siècle), c'est au tour de la précieuse source alimentaire de substitution qu'est le pléthorique cheptel domestique sahélien d'être moins 'disponible': l'amélioration des soins vétérinaires, des circuits de commercialisation du bétail plus fluides et le retour d'une pluviométrie satisfaisante depuis la fin des années 90' ont drastiquement réduit la mortalité des animaux. Seule... la route permet encore de nourrir les vautours ! On le voit bien sur l'axe Thiès/Saint-Louis-du-Sénégal où les cadavres, souvent des ânes et des chevaux percutés par des véhicules trompe-la-mort sont vite évidés par des meutes de charognards réunissant parfois près de 200 vautours accourus des quatre points cardinaux du pays ! Loin au nord, la politique européenne des placettes de nourrissage carné, en partenariat avec les abattoirs, a permis de sauver les populations de vautours méditerranéens. Nos vautours de Rüppell pourraient très vite se passer le mot et de plus en plus fréquemment rejoindre d'un coup d'ailes* ces espaces devenus moins hostiles que leur vaste région d'origine... abandonnée à la désertification de sa biodiversité parmi la plus rapide au monde.

* Les vautours de Rüppell ont la réputation de s'élever aisément à 3 500 mètres d'altitude; et on sait que certains individus ont atteint l'altitude de 11 000 mètres ! En descente planée, leur vitesse est alors de 45 kilomètres par heure...

" (...) These movements could also imply an expansion of the distribution range of the Rüppell's Vulture, as a probable early step for the establishment of this African vulture in the European continent as a breeding species. 
There is already some evidence of adult Rüppell's Vultures occupying breeding colonies of Griffon Vultures in the Iberian Peninsula, during 1999 and 2008, and exhibiting breeding behaviour. "
- Ramirez et al., 2011
Lire: J. Munoz, A. R., Onrubia, A., de la Cruz, A., Cuenca, D., Gonzalez, J. M., & Arroyo, G. M. (2011). Spring movements of Rüppell's Vulture Gyps rueppellii across the strait of Gibraltar. Ostrich, 82: 71-73
Voir les photographies de Michel Aymerich: Geres/2011 08 1, trois vautours de Rüppell près d'Aousserd, Sahara occidental
Également: Ornithomedia/Août 2013, un vautour de Rüppell dans le sud de la France

vendredi 23 mai 2014

23, Journée mondiale des tortues: de Centrochelys sulcata dans le nord du Sénégal - et le sud de la Mauritanie

2014 01 11, tortue sillonnée baillant aux corneilles... Bango, Saint-Louis-du-Sénégal / Photo par Frédéric Bacuez

* De part et d'autre du fleuve Sénégal et dans le Ferlo -


Le 23 mai, c'est la Journée mondiale des tortues; comme chaque année... Quoi de neuf sur le front des chéloniens de part et d'autre du fleuve frontalier (nord du Sénégal et sud de la Mauritanie) ? Si la chance est au rendez-vous, j'entends hors les cours privées et les centres d'élevage, on pourrait observer ou déceler sous nos latitudes sahéliennes huit espèces de tortues (cinq océaniques, trois continentales) - sur les onze à douze recensées au Sénégal. Comme l'indique la liste ci-après, toutes sont en déclin: elles sont parfois plus nombreuses en captivité que dans leur biotope d'origine, et même répertoriées de façon anecdotique sur nos côtes en ce qui concerne les tortues marines. La situation n'est donc pas bonne pour les chéloniens de la région - et c'est un euphémisme que de l'écrire:


Ci-contre: logo en anglais de la Journée mondiale des tortues 2014


  • EXCLUSIVEMENT TERRESTRE:
  1. Tortue sillonnée (geochelone/centrochelys sulcata, african spurred tortoise), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 1996) [lire ci-après]
  • SEMI-AQUATIQUES:
  1. Péloméduse roussâtre (pelomedusa subrufa ssp. olivacea, north african helmeted turtle), la seule tortue du Sénégal encore relativement répandue mais en déclin rapide - très souvent victime des filets dormants ou 'morts', elle est de surcroît consommée par les Hommes [voir ICI sur Ornithondar]
  2. Péluse d'Adanson (pelusios adansonii, Adanson's mud turtle), très localisée sur le fleuve Sénégal, à l'heure actuelle uniquement connue du lac de Guier [officiellement 'intégralement protégée' au Sénégal]
  • MARINES (par occurrences sur la Langue de Barbarie):
  1. Tortue verte (chelonia mydas, green turtle), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Endangered/En danger' (EN, 1986) [voir ICI sur Ornithondar et LA]
  2. Tortue olivâtre (lepidochelys olivacea, olive ridley turtle), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 2008) [voir ICI sur Ornithondar]
  3. Tortue caouanne (caretta caretta, loggerhead turtle), désormais inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Endangered/En danger' (EN, 1996) après avoir été dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 1986-1994)
  4. Tortue luth (dermochelys coriacea, leatherback sea turtle), globalement inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU) [voir ICI sur Ornithondar]
  5. Tortue imbriquée (eretmochelys imbricata, hawksbill turtle, tortue à bec de faucon), inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Critically endangered/En danger critique d'extinction' (CR, 2008)

2014 01 28, choucador à oreillons bleus et bulbul des jardins aimeraient bien partager le festin de sieur sulcata...
/ Photo par Frédéric Bacuez

A tout seigneur tout honneur... la sulcata

La tortue sillonnée (centrochelys sulcata) doit son nom aux profonds sillons qui parcourent sa dossière. Elle est le plus gros chélonien continental au monde, la troisième tortue terrestre après les tortues des Galapagos (Pacifique) et des Seychelles (Océan indien). Le mâle atteint aisément les 100 kilogrammes et mesure en moyenne 80 centimètres. Plus petite, la femelle ne pèse que 60 kilogrammes. Le dimorphisme sexuel le plus visible est ce rostre en forme de coeur (en fait une écaille subjugulaire, cf. photo en haut de notule) qui soutient le cou du mâle, lui permettant d'enfourcher un éventuel rival pour le renverser. Comme le ferait un lutteur...
Cette géante qui peut être centenaire est un fouisseur des vastes espaces sahéliens plutôt sablonneux, au couvert d'acacias peu dense mais avec un bon tapis herbacé saisonnier. S'il y a ici et là quelques bosquets de salvadoras persicas ou des buissons d'euphorbes, des baobabs chacal, des arbres à couilles ou des arbustes à balais, avec une nette prédilection pour balanites aegyptiaca et boscia senegalensis, le chélonien pourra creuser entre les racines un ersatz de terrier à l'ombre précaire, dans lequel il s'abritera, surtout de la fraîcheur nocturne en hiver, et dont il se servira comme d'une bauge pendant l'hivernage. Ces abris servent volontiers aux chats sauvages comme aux phacochères. Mais la tortue sillonnée apprécie avant tout la chaleur intense du Sahel... Elle peut se dispenser de boire pendant plusieurs mois mais ne rechigne pas, lors de la mousson, à s'abreuver et même à prendre des bains de boue (cf. photos ci-après). Son alimentation est essentiellement végétale pendant la saison des pluies, beaucoup plus opportuniste voire quasi inexistante durant l'interminable saison sèche: fruits sauvages, écorces et racines d'arbres, cadavres et crottes d'animaux, et même de la terre (géophagie) !

Ci-dessous: tortue sillonnée à l'abreuvoir (2013 12 10, à d.) et dévorant goulûment une pastèque (2013 11 27, à g.),  
Bango, Saint-Louis-du-Sénégal / Photos par Frédéric Bacuez



Ci-dessus: tortue sillonnée à l'ombre (2013 11 10, à d.) et avec gonolek de Barbarie (2013 12 13, à g.)   
Bango, Saint-Louis-du-Sénégal / Photos par Frédéric Bacuez

Quasiment éradiquée de son milieu naturel d'origine

Originellement, la tortue sillonnée habitait l'ensemble de la bande subsaharienne depuis le Sénégal septentrional et la Mauritanie (à l'ouest) jusqu'à l'Erythrée (à l'est)*1, tantôt au seuil du désert (Mauritanie, Aïr et Termit du Niger) tantôt aux franges des savanes (complexe du W aux frontières des Burkina Faso, Niger et Bénin, ou dans le nord de la Centrafrique). Malheureusement notre reptile qui ne passe pas inaperçu au milieu des horizons dépouillés a disparu de la majeure partie de son aire de distribution: 90% ? 95% ? Moins ? Plus encore ? Peu d'études et d'enquêtes ont été menées sur la situation de sulcata mais on peut parcourir des centaines de kilomètres carrés dans des habitats parfaitement idoines et ne jamais plus en rencontrer ! Et ça ne date pas d'hier... Une certitude: elle ne survit à l'état sauvage que dans de rares sites reculés, souvent hors des zones dites protégées: quelques métapopulations dans le Termit nigérien, peut-être dans l'est mauritanien, des effectifs moins relictuels au Tchad. C'est à peu près tout. Au Sénégal, les rescapées des Ferlo nord (RFFN, 4 870 km2) et sud (RFFS, 6 337 km2) - et du Boundou limitrophe ?- pourraient être renforcées par le transfert régulier de tortues d'élevage en provenance des enclos de la ferme de Noflaye (banlieue de Dakar) et de la réserve spéciale de faune de Gueumbeul (RSG, Gandiolais)... vers d'autres enclos, plus vastes (500 hectares), de la réserve (spéciale, toujours...) de Katané, au coeur du Ferlo nord... En Mauritanie, l'association Dbagana effectue chaque année des (re)lâchers dans les dunes rouges du Trarza. Car ce sont des décennies de collecte d'individus en âge de reproduction par les touristes, les chasseurs, les bergers, les prospecteurs miniers, les militaires et les trafiquants*2 de tous ordres qui ont entraîné la disparition du paysage sahélien de cet extraordinaire chélonien antédiluvien. La tortue sillonnée est inscrite à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées, dans la catégorie 'Vulnerable' (VU, 1996), ainsi qu'à l'appendice II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) - "populations à surveiller de près"... c'est bien de le dire maintenant que c'est un peu tard !

*1 D'ouest en est: Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso, Niger, Tchad, Centrafrique, Sud Soudan, Soudan, Éthiopie, Erythrée. Peut-être au nord du Bénin et sans doute du Cameroun. Au Mali comme au Nigeria, cela semble de l'ordre du voeu pieux, de nos jours...
*2 Lire: Nicematin.com/gonfaron/sept tortues sillonnées ont pris l'avion pour Dakar

A domicile et dans les fermes d'élevage

Il en va de la sulcata comme de toutes ces espèces arrachées à la nature, remisées dans les cours privatives comme prises de guerre, comme jouets pour les enfants, comme porte-bonheur, comme symboles de prospérité ! Les hôtels ne sont pas en reste, ça fait couleur locale ! A l'instar de la grue couronnée (balearica pavonina pavonina) au Mali, il y a aujourd'hui au Sénégal plus de tortues sillonnées au fond des cours et des jardins que dans les dunes du Sahel ! Increvables - qu'on croit-, plus durables qu'un oiseau en cage et pas compliquées pour un cauri, peu regardantes sur l'alimentation - qu'on croit aussi-, on finit par les oublier, abandonnées à leur interminable et silencieuse solitude, libres entre quatre murs... Maltraitées par les Hommes, blessées par des chiens, parfois enchaînées ou entravées au bout d'une corde, les plus cupides des bipèdes s'en débarrassent pour quelques billets CFA, au plus offrant, si possible à l'expatrié commiséreux: à Ouagadougou (Burkina Faso) j'en avais récupéré une, dans cet état, borgne et la dossière tailladée (cf. photos ci-dessous au centre et à d.).

Ci-dessous: à g., 'village' des tortues à Bazoulé (Burkina Faso, 2003 07) - au centre, tortue borgne accueillie à domicile, Ouagadougou (Burkina Faso, 2006 04) - à d., première pluie et premier bain de boue, Ouagadougou (Burkina Faso, 2006 04 26) / Photos par Frédéric Bacuez


Un peu partout en Afrique occidentale de petits centres s'improvisent 'fermes d'élevage' sans véritablement participer d'un programme coordonné de réintroduction des tortues dans des biotopes protégés et sécurisés: ces endroits 'touristiques' servent plus de garderies d'exposition, et dans le meilleur des cas de sensibilisation à la cause des chéloniens - comme à la mare aux crocodiles sacrés de Bazoulé, près de Ouagadougou (Burkina Faso, cf. photo ci-dessus à g.). Au Sénégal et en Mauritanie heureusement, cinq centres font oeuvre utile (récupération, nursery, crèche) et s'investissent du mieux qu'ils peuvent, en collaboration avec les services de l'Environnement et l'appui technique et financier d'ONG européennes, avec comme objectif la réintroduction des tortues sillonnées dans leur milieu d'origine - enfin, on l'espère...:

  1. En Mauritanie, l'association Dbagana fondée par Bamba Samory Soueidatt (quartier d'El Mina, Nouakchott): voir ICI et sur Facebook
  2. En Mauritanie encore, le tout jeune 'village des tortues' de l'association Naforé à Bouhajra (parc national du Diawling, PND)
  1. Au Sénégal avec SOS Sulcata, le 'village des tortues' de Noflaye' (1993, in 'réserve spéciale botanique' du même nom à Sangalkam, à 35 km dans la banlieue de Dakar), dirigés par Tomas Diagne, accueille désormais plus de 250 tortues sillonnées: voir ICI
  2. Dans le nord du Sénégal encore, la réserve spéciale de Gueumbeul (RSG, 1983, dans le Gandiolais, région de Saint-Louis) possède aussi un enclos de reproduction des tortues à partir duquel des relâchers sont effectués dans le Ferlo, précisément à Katané (cf. ci-après)
  3. Dans le nord du Sénégal toujours, la réserve spéciale de Katané*, au sein de la réserve de faune du Ferlo nord (RFFN, région de Ranerou), a accueilli en 2006 et 2011 des tortues venues de Noflaye et de Gueumbeul dans un enclos de 500 hectares. La perspective d'un (re)lâcher dans les deux réserves du Ferlo reste néanmoins bien hypothétique en l'état actuel desdits sanctuaires (à bétail domestique !), bien peu propices à tout 'renouveau' de sulcata... et du reste !
* Lire l'excellent document: Ferlo/Rapport Sulcata 2007.pdf (Rapport Sulcata, juillet 2006 à février 2007 – Claire Clément – Noé Conservation – SOPTOM, Avril 2007)
Ainsi que: Réintroduction des tortues sillonnées dans la réserve de Katané
Voir aussi: African Chelonian Institute  

Réintroduire... mais où ?

Ces transferts d'un enclos à l'autre démontrent malheureusement que les conditions de réintroduction in vivo sont loin d'être rassemblées - et ce n'est pas pour demain ! Si les Mauritaniens font des lâchers un peu à l'aveugle, c'est que les territoires dans lesquels ils donnent leur chance à de jeunes sulcatas (le Trarza, notamment) sont très peu habités, et peu parcourus par le bétail qui arase tout ce qui est à portée de langue dans le nord du Sénégal: du couvert arbustif à l'herbe de mousson, en un rien de temps ! Faute de volonté politique pendant des décennies pour diversifier les activités et protéger les brousses sylvo-pastorales héritées de l'Indépendance, le Ferlo est devenu une zone exclusivement... pastorale. Son pléthorique troupeau y est maintenu en vie grâce à la stupide implantation d'énormes forages (merci aux "partenaires" de la "coopération" !), lesquels ne font que ruiner la précarité environnementale du Sahel en permettant la démultiplication d'un cheptel qui compense la qualité par la quantité... Et pourquoi ne pas tenter des lâchers sur des sites moins courus par le bétail, moins dégradés aussi: les Trois-Marigots ? Non ?

Ci-dessous: 2014 01 11, tortue sillonnée prenant les derniers rayons du soleil du jour... Bango, nord du Sénégal 
/ Photo par Frédéric Bacuez

mardi 13 mai 2014

6, une 'baleine à bec' sur la Langue...

2014 05, cadavre décomposé d'un très probable mésoplodon de Blainville sur la Langue de Barbarie, au sud de Saint-Louis
/ Courtesy photo par Océan & Savane [Sénégal]

* Langue de Barbarie, ~1 kilomètre du campement touristique Océan & Savane -


C'est fait, ouf...: il y a une semaine, le cadavre en décomposition avancée d'un étrange animal marin était découvert sur la plage infinie de la Langue de Barbarie, au sud de Saint-Louis-du-Sénégal. Amandine Bordin, spécialiste du milieu marin en charge d'une mission auprès du GEPOG et de la Réserve naturelle nationale du Grand-Connétable (Guyane française) me confirme que la 'chose' était fort probablement un mésoplodon de Blainville (mesoplodon densirostris, cf. photo ci-dessus), de la famille secrète et peu connue des ziphiidés autrement et communément appelés 'baleines à bec'.

Ci-contre: baleine à bec de Blainville / Timbres des Bahamas, avec le WWF


" Je pense effectivement que c'est une baleine à bec de Blainville. 
La forme de la mâchoire semble coïncider avec la morphologie de cette espèce (...) "
Chargée de mission milieu marin, Secrétariat scientifique des ZNIEFF-Mer, 
GEPOG/RNN de l'île du Grand-Connétable, Cayenne (Guyane française)

Les ziphiidés (ziphiidae) forment une famille des cétacés jusqu'à présent peu documentée. Les observations sont rares, les études parcellaires. Certaines espèces ne sont même connues que par des crânes et ossements, c'est dire... Celles qu'on appelle 'baleines à bec' - mais sont en réalité des cétacés intermédiaires entre les dauphins et les baleines- vivent en effet en pleine mer, le plus souvent sur hauts fonds (une baleine à bec de Cuvier peut plonger jusqu'à près de 3000 mètres de profondeur - Lire ICI), ne remontant pour respirer en surface que l'espace de quelques instants. Discrètes et solitaires, elles se nourrissent quasi exclusivement de céphalopodes comme les teuthides (calmars) et de quelques poissons hauturiers, n'approchant les eaux côtières qu'accidentellement.

Dans la zone atlantique qui nous intéresse (Mauritanie, Sénégal), il est envisageable d'y répertorier les quatre espèces de baleines à bec suivantes (par ordre de fréquence possible):

  1. Baleine à bec/Mésoplodon de Blainville (mesoplodon densirostris)
  2. Baleine à bec/Mésoplodon de Gervais (mesoplodon europaeus)
  3. Baleine à bec/Mésoplodon de True (mesoplodon mirus)
  4. Baleine à bec/Mésoplodon de Sowerby (mesoplodon bidens), égaré(e) au sud de son aire de distribution connue de l'Atlantique nord tempéré

Le mésoplodon de Blainville (cf. ci-dessous) est la baleine à bec qui a le plus de chance d'être rencontrée dans les eaux sub et intertropicales de l'Atlantique: s'il est régulièrement observé dans les Caraïbes et au large du plateau des Guyanes, sa fréquence dans les eaux africaines reste encore problématique quant à son statut et ses effectifs.



Noyé dans les filets hauturiers ?

Il y a fort à parier que ce mésoplodon de Blainville (baleine à bec de Blainville, mesoplodon densirostris, cf. photos ci-dessous et en haut de notule) rejeté par l'océan sur les sables saint-louisiens a été ramassé (sic) dans le raclage des fonds marins par l'un des navires-usines-hauturiers qui se succèdent au large de l'Afrique de l'ouest en fonction des aléas, des alliances, des connivences et des accords opaques qui lient les politiques d'ici et d'ailleurs... Après les Russes spectaculairement montrés du doigt par Dakar, et les Chinois qui restent bien ancrés au large de la Mauritanie, les Européens reprennent du poil de la bête au Sénégal*: près d'une quarantaine de leurs navires de pêche vont (re)mettre à sac les ressources pélagiques (officiellement seulement le thon et le merlu noir) d'un pays tantôt paralysé par les hypocrites chantages et promesses dignes de la bimbeloterie des comptoirs d'antan, tantôt grisé par les ristournes, pour ne pas dire plus, que lui concèdent ces 'partenaires au développement'. Au premier rang desquels cette Europe-là qui finance à fonds perdus (sic), pour la seule satisfaction des consommateurs de ses 'hypermarchés' totalitaires, des armadas de plus en plus industrielles et ravageuses tout en réaffirmant par ailleurs son attachement à la protection des océans... Ou quand l'invariable duplicité des Hommes a encore de beaux jours devant elle...

Echouage d'une baleine de Blainville, Nouvelle-Calédonie 2001

Ci-dessous: 2014 05 sur la Langue de Barbarie, au sud de Saint-Louis-du-Sénégal, 
le cadavre d'un mésoplodon de Blainville, possiblement une jeune femelle
/ Courtesy photos par Océan & Savane [Sénégal]



Des échouages récurrents, des rejets de plus en plus fréquents

Tandis que la mer rejetait le mésoplodon de Blainville (mesoplodon densirostris) sur la Langue de Barbarie du Sénégal, chez nos voisins de Mauritanie c'est la dépouille d'un grand dauphin (tursiops truncatus) qui rougissait au soleil près du vieux wharf de Nouakchott, en tout début de mois. Le 6 mai, le jour même de la découverte de la baleine à bec décomposée au Sénégal, c'est une tortue verte (chelonia mydas) qui était retrouvée morte à quelques kilomètres au nord de la capitale mauritanienne.

Si l'échouage de cétacés, vivants ou agonisants, est bien connu quoique souvent inexpliqué, le rejet par l'océan sur le rivage d'animaux marins de toutes espèces, morts et souvent en état de désagrégation, est de plus en plus fréquent, ici et partout dans le monde. Il n'y a pas besoin d'être un grand spécialiste pour deviner que ces poissons et oiseaux marins, ces tortues et autres cétacés sont le plus souvent les victimes 'collatérales' - des prises accidentelles, comme on dit - de la pêche en grand, qui ne fait pas dans la demi-mesure, pas le tri avant mais après la remontée de chaluts kilométriques... La mer étant par ailleurs vidée de ses prédateurs et charognards (comme les requins), les grosses espèces noyées et remises à la mer ont désormais tout loisir de dériver sur des centaines de kilomètres d'eaux mortes avant d'échouer piteusement sur les littoraux sablonneux. Y finir leur décomposition. 
Lire aussi sur Ornithondar2011/05/22, échouages sénégalais

Ci-dessous: 2014 05 sur le littoral mauritanien, à g., Tortue verte (chelonia mydas) - à d., Grand dauphin (tursiops truncatus) près de l'ancien wharf de Nouakchott 
/ Courtesy photos Sylvie & Le Lodge du Maure Bleu (à g.) et Mémoire Continent (à d.) [Mauritanie]

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